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in 2010 with funding from
University of Ottawa
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COURS
DB
LITTÉRATURE CELTIQUE
II
DU MÊME AUTEUR :
Cours de littérature celtique. — T. I : Inlroduction à Vétude de la littérature celtique. 1 vol. in-S" (Thorin, éditeur). 8 »
Essai d'un catalogue de la littérature épique de l'Irlande.
In-8». 1883 (Thorin, éditeur). 12 »
Histoire des ducs et des comtes de Champagne. 7 vol. (ou 6 tomes en 7 vol.). In-8°. (Thorin , éditeur.) 52 50
Toulouse. — Imprimerie A. Chauvin et Fils, rue des Salonqucs, 28.
LE cycle'
MYTHOLOGIQUE
IRLANDAIS
ET LA MYTHOLOGIE CELTIQUE
PAR
ITr^D'ARBOIS DE JUBAINVILLE
P«)OFESSEUIl AU COLLÈOK DE FHANCE
PARIS ERNEST THORIN , ÉDITEUR
LIBRAIUE DU COLLÈGE DE FRANCE, DE l'ÉCOLB NORMALE SUPÉRIEURB
DES ÉCOLES FRANÇAISES d'aTHÈNES ET DE ROME
7, RUE DE MÉDICIS, 7
I88i
PRÉFACE
Un des documents le plus souvent cités sur la religion celtique est un passage de César, De bello gallico, où le conquérant de la Gaule raconte quels sont , suivant lui , les principaux dieux des peuples qu'il a vaincus dans cette contrée :
« Le dieu qu'ils révèrent surtout est Mercure; ses » statues sont nombreuses. Les Gaulois lo considèrent « comme l'inventeur de tous les arts , le guide dans les f> chemins et les voyages; ils lui attribuent une très » grande influence sur les gains d'argent et sur le com- » merce. Après lui viennent Apollon , Mars, Jupiter et » Minerve. De ceux-ci ils ont presque la même opinion » que les autres nations : Apollon chasse les maladies ; » Minerve instruit les débutants dans les arts et les mé- » tiers; Jupiter a l'empire du ciel; Mars a celui de la » guerre. Quant ils ont résolu de livrer bataille, ils lui » consacrent d'avance par un vœu le butin qu'ils comp- » tent faire (1)... »
Si nous prenons ce texte au pied de la lettre, il paraît
(1) De bello gallico, livre VI, chap. xvii.
VI PREFACE.
que les Gaulois auraient eu cinq dieux presque identiques à autant de grands dieux romains : Mercure , Apollon , Mars, Jupiter et Minerve; la différence n'aurait guère consisté que dans les noms. Cette doctrine semble confir- mée par des inscriptions romaines, où des noms gaulois sont juxtaposés comme épithètes ou par apposition aux noms de ces dieux romains. On pourrait donner de nom- breux exemples. Nous citerons : 1° pour Mercure, les dé- dicaces Mercurio Atusmerio (1), Genio Mercurii Alauni (2), Mercurio Tourenlo] (3), Visucio Mercuri[o] (4), Mercurio Jfocco(5); 2" pour Apollon, les dédicaces ^poZ/im Granno{Q), [A]pollini Maponlo] (7), ApoUini Beleno (8) ; 3° pour Mars les dédicaces Marti Toutati (9), Marti Belatucadro (10), Marti Camulo (11), Marti Caturigi (12); 4° pour Jupiter, les dé- dicaces Jovi Taranuco (13), Jovi Tarano (14); et 5o pour
(1) Bulletin des antiquaires de France, 1882, p. 310.
(2) Brambach, Corpus inscriptionum rhenarum, 1717.
(3) Ibid., n» 1830.
(4) Md., n° 1696.
(5) Inscription de Langres, chez De Wal, Mythologix septentriona- lis monumenta lalina, vol. I, n" clxvii. Moccus paraît être le cochon ou sanglier, en vieil irlandais mucc , génitif mucce, thème féminin en a ; en gallois, moch, et en breton, moc'h.
(6) Brambach, n" 56ô, 1614, 1915 ; Corpus inscriptionum latinarum, t. III, n»» 5588, 5861, 5870, 5871, 5873, 5874, 5876, 5881 ; t. VII, n° 1082.
(7) Corpus inscriptionum latinarum, t. VII, u° 218.
(8) Ibid.. t. V, n»' 737, 741, 748, 749, 753.
(9) Ibid., t. III, n° 5320; t. VII, n" 84.
(10) Ibid., t. VII, n«' 746, 957.
(11) Ibid., t. VII, n° 1103; Brambach, n" 164; Mommsen, Inscrip- tiones confœderationis Helvetitx, n° 70.
(12) Brambach, n» 1588.
(13) Corpus inscriptionum latinarum, t. III, n° 2804.
(14) Ibid., t. VII, n» 168.
PRÉFACE. VII
Minerve les dédicaces Dese Suli Minervx (1), Minervx Be- lisamx (2). Ce sont les cinq dieux dont parle César.
Avant de tirer du passage précité de César, des in- scriptions que nous venons de mentionner et des docu- ments analogues, une conclusion quelconque, il est indis- pensable d'en déterminer exactement le sens. Le texte de César commence par le mot « dieu » : Deum maxime Mercurium colunt. Que signifie le mot « dieu » dans la langue que parlait César quand il dictait ses Commen- taires? Cicéron , dans son traité De inventione rhetorica , distingue entre ce qui est nécessaire ou certain et ce qui est probable ; comme exemple de propositions probables, il cite celle-ci : « Ceux qui s'occupent de philosophie ne croient pas qu'il y ait des dieux (3). » Pour Lucrèce, les dieux sont une création de l'esprit humain, développée par les hallucinations du rêve (4). Le mot « dieu , » aux yeux delà plupart des membres de l'aristocratie romaine contemporains de César, désignait une conception sans valeur objective (5).
Nous pensons pourtant être en droit d'affirmer que la langue employée par César dans les Commentaires est celle d'un croyant; peu nous importe ce qu'il pouvait penser au fond de sa conscience. César est un homme
(1) Corpus inscriptionum latinarum, t. Vil, n"' 42, 43.
(2) De Wal, Mylhologix seplentrionalis monumenta latina, vol. 1, n» LU.
(3) De inventione, livre I, chap, xxix, g 46.
(4) Quippe etenim jam turn divum mortalia sœcla Egregias animo faciès vigilante videbant,
Et magis in somnis mirando corporis auctu .... Livre V, vers 1168 et suivants.
(5) Comparez Boissier, La religion romaine d'Auguste aux Antonins, t. I, p. v-vi.
VIII PRÉFACE.
politique dont le but, quand il parle, est de préparer ses auditeurs à lui obéir quand il commandera. II est , parmi ses compatriotes, un de ceux qui ont le mieux su mettre en pratique les vers fameux de Virgile :
Tu regere imperio populos, Romane memento ; Hse tibi erunt artes, pacique imponere morem Parcere subjectis, et debellare superbos (1).
Placée en face de populations qui croient à leurs dieux, l'aristocratie romaine , sceptique ou non , admet officiel- lement l'existence des dieux et s'en fait un moyen de gouvernement. Pour comprendre César, il faut admettre que, dans la langue dont il se sert, le mot « dieu » désigne des êtres dont l'existence réelle est considérée comme indiscutable , et qu'on ne peut sans erreur manifeste se figurer comme de simples conceptions de l'esprit hu- main , comme des fictions plus ou moins fantaisistes , plus ou moins logiques. La langue de César fut, après lui, celle des inscriptions romaines de la Gaule.
Notre manière d'envisager les doctrines mythologi- ques est toute différente de celle qu'avaient adoptée les hommes politiques de Rome et les croyants qui ont dicté les inscriptions romaines de la Gaule. Nous ne sommes ni, comme les premiers, appelés à gouverner une popula- tion que des habitudes séculaires attachaient au culte de ses dieux, ni, comme les seconds, des païens. Les dieux des Gaulois, comme ceux des Romains, sont, à nos yeux , une création de l'esprit humain , inspirée à une population ignorante par le besoin d'expliquer le monde. Il est, par conséquent, très difficile de nous satisfaire,
(1) Virgile, Enéide, livre VI, vers 851-853.
PREFACE. IX
quand on prétend démontrer que deux divinités, l'une romaine , née de la combinaison de la mythologie ro- maine et de la mythologie grecque , l'autre gauloise et issue du génie propre à la race celtique, sont identiques l'une à l'autre. Il ne sufiQt pas que les deux figures divi- nes se superposent à peu près l'une à l'autre par quelque côté; il faut, sinon concordance complète, au moins accord sur tous les points fondamentaux.
Lorsqu'il s'agit d'affirmer l'identité d'un personnage réel, on est beaucoup moins difficile. J'ai connu tel pro- fesseur illustre ; à son cours j'ai admiré sa science pro- fonde des textes, la justesse et la nouveauté des conclu- sions qu'il en tirait, l'élégante netteté de son langage, le charme de sa diction , l'éclat de son regard , l'animation de ses traits. Dans son cabinet il a achevé de me séduire par la bienveillance de son accueil, par la finesse de son sourire , par la spirituelle simplicité de sa conversation savante d'où tout pédantisme était absent. Ensuite , je le rencontre dans la rue. Je ne lui parle pas; il ne me dit rien ; ses yeux , si vifs il y a un instant, sont mornes et ternes; rien , dans sa physionomie, ne révèle l'homme eminent qui se manifestait avec tant de supériorité dans la chaire du professeur devant un nombreux auditoire, ou au coin de la cheminée sans témoins pendant un en- tretien familier. Maintenant il semble ne pensera rien : que dis-je? I^a pensée qui l'occupe et que j'ignore est peut-être la plus triviale et la plus vulgaire. Mais les traits de son visage, tout à l'heure inspirés, en ce moment insignifiants et presque sans vie , offrent à mon regard un ensemble de lignes que je reconnais. Je m'écrie : C'est lui ! et je ne me suis pas trompé.
Les Romains procédaient d'une manière analogue
X PRÉFACE.
quand il était question de leurs dieux. Leur Jupiter, par exemple, portait comme insigne caractéristique la fou- dre dans la main droite; les Gaulois avaient aussi un dieu qui maniait la foudre. Sur ce simple indice, les Ro- mains crurent reconnaître dans le dieu gaulois leur Ju- piter. De ce que les deux dieux, l'un national, l'autre étranger, avaient un attribut identique, les Romains conclurent que ces deux dieux n'en faisaient qu'un ; ils le conclurent sans se préoccuper des différences que, sur d'autres points beaucoup plus importants, pouvaient offrir ces deux figures mythiques.
Du reste, quand il s'agissait de grands dieux, qui dans le monde exerçaient , croyait-on , un pouvoir général, il ne pouvait pas en être autrement. Il était inadmissible que la foudre obéît à deux maîtres , l'un en Gaule , l'au- tre eu Italie. Si l'explication qu'on donnait du phéno- mène de la foudre au sud des Alpes était bonne, il fal- lait bien qu'elle restât bonne au nord-ouest des Alpes.
Le Mars romain décidait du sort des batailles. De deux choses l'une : ou le dieu gaulois de la guerre était identi- que au Mars romain , et- dès lors son culte pouvait être maintenu dans la Gaule conquise; ou il était inférieur , en ce cas c'était un dieu vaincu , dont le culte devenait inutile.
Le résultat de la conquête devait être nécessairement ou la suppression du culte des grands dieux gaulois , ou la confusion de ce culte avec le culte des grands dieux romains ; et la seconde alternative était celle dont la réa- lisation était le plus facile à obtenir, puisqu'elle n'infli- geait aux vaincus aucune humiliation. Elle avait l'avan- tage d'empêcher toute lutte religieuse entre les vaincus et les vainqueurs qui voulaient se les assimiler; elle
PREFACE. XI
rapprochait par là l'époque de cette assimilation, La con- fusion des deux cultes était par conséquent la solution qu'un homme politique devait préférer.
César a donc affirmé l'identité de cinq grands dieux de Rome avec les grands dieux de la Gaule, et cette iden- tité a été admise après César. Elle l'a été d'autant plus facilement que les Romains croyant à la réalité de leurs dieux se contentaient pour les reconnaître d'attributs tout à fait secondaires ; alors , avant de prononcer que deux divinités sont identiques , on ne se livrait point à l'enquête minutieuse qu'entreprend de nos jours tout sa- vant qui applique à l'étude de la mythologie les procédés de l'érudition moderne.
Notre conclusion sera par conséquent celle-ci : Nous ne pouvons accepter sans vérification les asser- tions de César d'où l'on semblerait en droit de conclure que la religion des Gaulois et celle des Romains étaient à peu près les mêmes. Il faut consulter d'autres textes que celui par lu citation duquel nous avons commencé , et que les inscriptions qui semblent être la confirmation de ce document. Telle est la raison qui nous a fait en- treprendre le travail contenu dans ce volume. Sans pré- tendre y résoudre les innombrables questions que soulève l'étude de la mythologie celtique , nous y proposons une solution à quelques-unes des principales diflicultés qui peuvent être agitées h propos d'un sujet si digne d'attirer l'attention de l'historien.
Ce n'est pas une mythologie celtique que nous livrons au public , c'est un essai sur les principes fondamentaux de cette mythologie. Nous avons pris pour base de notre étude le traité que les Irlandais connaissent sous le nom de Lebar Gabala , « Livre des conquêtes » ou « des inva-
XII PRÉFACE.
sions. » Notre travail est un commentaire de ce document, tel qu'on le trouve dans le Livre de Leinster , manuscrit du milieu du douzième siècle , dont l'Académie royale d'Irlande a publié un fac-similé. Les nombreux textes que nous citous , outre celui-là, n'ont d'autre objet que de l'expliquer.
Notre œuvre aura les inconvénients que présente la méthode exégétique ; le principal sera celui des répéti- tions; les légendes, analogues à des légendes déjà expo- sées, demanderont souvent le retour d'explications don- nées précédemment. Mais nous espérons qu'on nous saura gré d'avoir respecté l'ordre antique dans lequel l'Irlande a jadis classé les récits fabuleux qui constituent la forme traditionnelle de sa mythologie. En substituant à ce vieux plan consacré par les siècles un classement plus métho- dique, mais nouveau et arbitraire, nous aurions brisé de nos mains le tableau même que nous voulions mettre sous les yeux du lecteur (1).
(l) L'exception que nous avons faite pour la légende de Cessair n'est qu'apparente, puisque cette légende est une addition chrétienne au cycle mythologique irlandais.
LE
CYCLE MYTHOLOGIQUE IRLANDAIS
ET LA
MYTHOLOGIE CELTIQUE
CHAPITRE PREMIER.
NOTIONS GÉNÉRALES.
g l. Les catalogues de la littérature épique irlandaise. — g 2. Les cycles épiques irlandais. — § 3. De la place occupée par la littéra- ture épique dans la vie des Irlandais aux premiers siècles du moyen âge. — § 4. Le cycle mythologique irlandais. Les races primitives dans la mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque. — g 5. Le cycle mythologique irlandais (suite). Les inon- dations dans la mythologie irlandaise et dans la mythologie grec- que. — § 6. Le cycle mythologique irlandais {suite) . Les batailles entre les dieux dans la mythologie irlandaise , dans celle de la Grèce, de l'Inde et de l'Iran. — § 7. Le roi des morts et le séjour des morts dans la mythologie irlandaise, dans la mythologie grecque et dans celle des Vêda. — g 6. Les sources de la mytho- logie irlandaise.
§ 1.
Les catalogues de la littérature épique irlandaise.
Dans le volume précédent nous avons dit qu'il existe plusieurs catalogues des morceaux qui com- II 1...
2 CHAPITRE PREMIER.
posaient la littérature épique irlandaise. Le plus an- cien de ces catalogues paraît avoir été dressé vers l'an 700 de notre ère, sauf une ou deux additions qui dateraient de la première moilié du dixième siè- cle. Le deuxième appartient à la seconde moitié du même siècle. Le troisième nous a été conservé par un manuscrit du seizième siècle.
Le premier de ces catalogues se trouve dans deux manuscrits ; l'un des deux a été écrit vers 1150 : c'est le Livre de Leinster, p. 189-190, d'après lequel ce ca- talogue a été publié par O'Gurry, Lectures on the ms. materials, p. 584-593 ; l'autre date du quinzième ou du seizième siècle : c'est le ms. H. 3. 17, col. 797-800 du Collège de la Trinité de Dublin, d'après lequel le même catalogue a été publié par M. O'Looney dans les Proceedings of the Royal Irish Academy, Second series, vol. I, Polite Literature and Antiquities, p. 215-240. Ce catalogue est anonyme; il contient cent quatre- vingt-sept titres dans le premier des deux manus- crits.
Le deuxième catalogue, inédit jusqu'ici (1), se ren- contre, à ma connaissance, dans trois manuscrits : le Rawlinson B. 512 de la bibliothèque bodléienne d'Ox- ford, f 109-1 10, quatorzième siècle ; le Harleian 5280, f° 47 recto-verso du British Museum, quinzième siè- cle; et le 23. N. 10, autrefois Betham 145, de l'Aca-
(I) Depuis que ces lignes sont écrites, il en a été public une édi- tion dans le volume intitulé : Essai d'un catalogue de la littérature épique de l'Irlande, p. 260-26i.
NOTIONS GÉNÉRALES. 3
demie royale d'Irlande , p. 29-32, seizième siècle. Il comprend cent cinquante-neuf titres dans le premier des trois manuscrits ; il est attribué à Urard mac Goisi, file de la seconde moitié du dixième siècle.
11 n'y a que vingt titres dans le troisième catalogue : celui-ci, plus récent que les deux premiers et sans nom d'auteur, est conservé par un manuscrit du sei- zième siècle au Musée Britannique, sous le n" 432 du fonds Harléien, et il a élé publié dans \qs Ancient Laws of Ireland, t. I, p. 4G.
Le deuxième et le troisième catalogue contiennent des titres qui ne sont pas compris dans le premier, mais, même en ajoutant au premier catalogue un sup- plément formé avec les titres qui lui manquent et que les deux autres catalogues contiennent, on n'aurait pas la liste complète des morceaux qui formaient le vaste ensemble de la littérature épique irlandaise. D'après la glose de l'introduction au Senehus Môr , le nombre des histoires que devait savoir Vollam ou chef des /Ile était de trois cent cinquante. Les ma- nuscrits irlandais des Iles Britanniques nous ont con- servé (juelques-unes des histoires dont les titres n'ont pas été inscrits dans les catalogues dont nous venons de parler. Par contre , on ne retrouve plus dans ces manuscrits une partie des histoires dont ces catalogues nous ont transmis les titres. Ainsi notre connaissance de la littérature épi(jue irlandaise offre bien des lacunes qu'il sera probablement toujours impossible de combler.
4 CHAPITRE PREMIER.
§2. Les cycles épiques irlandais.
Les monuments de la littérature épique irlandaise semblent pouvoir se diviser en quatre sections :
1° Le cycle mythologique, qui concerne l'origine et la plus ancienne histoire des dieux , des hommes et du monde;
2" Le cycle de Gonchobar et de Gûchulainn, com- prenant des récits qui se rapportent, soit à ces deux personnages soit à d'autres héros que l'on se figurait avoir été leurs contemporains, ou les avoir soit pré- cédés soit suivis à peu d'années de distance. Suivant les annalistes irlandais, Gonchobar et Gûchulainn au- raient vécu vers le même temps que Jésus-Ghrist ; ainsi Gûchulainn serait mort, d'après Tigernach, l'an 2 de notre ère et Gonchobar l'an 22 (1) ;
3" Le cycle ossianique , dont les principaux per- sonnages sont Find, fils de Gumall, et Ossin ou Os- sian, fils de Find ; il paraît avoir pour base des évé- nements historiques du second et du troisième siè- cle de notre ère ; Tigernach met la mort de Find en 274 (2) ;
(1) O'Conor, Rerum hibemicarum scriptores, t. II, 1" partie, p, 14, 16. Certaines personnes en Irlande au douzième siècle croyaient ces personnages beaucoup plus anciens. Un des récits légendaires conservé par le Livre de Leinster fait régner Gonchobar trois cents ans avant J.-C. Windisch , Irische texte , p. 99, lignes 16-17.
(2) O'Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, 1'° partie, p. 49.
NOTIONS GÉNÉRALES. b
4° Un certain nombre de morceaux qui , si on les plaçait bout à bout dans Tordre chronologique des faits vrais ou imaginaires auxquels ils se rapportent, nous offriraient, en quelque sorte, les annales poéti- ques de l'Irlande, du troisième siècle de notre ère au septième. Les pièces relatives à des événements postérieurs au septième siècle sont fort peu nom- breuses.
.U.
De la place occupée par la littérature épique dans la vie des Irlandais aiw premiers siècles du moyen âge.
Pendant les longues soirées d'hiver, les morceaux épiques ou histoires compris dans ces quatre sections étaient débités par les file aux rois entourés de leurs vassaux dans les grandes salles de leurs dùn ou châ- teaux (1). Les file récitaient aussi ces histoires aux foules qu'attiraient les grandes assemblées périodi- ques du i" mai ou Bcltcnéy du premier août ou Lugnasad, et du 1" novembre ou Samain, dont une des plus célèbres est celle qui se tenait à Us- nech le l" mai, ou jour de Beltené.
Usnech était considéré comme le point central de l'Irlande ; un roc naturel servant de borne indiquait le point d'où partaient les lignes séparatives des
(1) Scêl as-am-berar com-bad-ê Fmd, mac Cumaill, Mongdn, dans le Leabhar na h-Uidhre, p. 133, col. I, lignes 29-31.
6 CHAPITRE PREMIER.
cinq grandes provinces (en irlandais coicid ou « cin- quièmes ») , entre lesquelles se partageait l'Irlande. C'est là que d'ordinaire, le 1" mai, les mariages annuels se rompaient et que des liens nouveaux suc- cédaient à ceux que la coutume avait brisés. A ces assemblées, on rendait des jugements, on réformait les lois , les rois recrutaient des soldats , les négo- ciants venaient offrir leurs marchandises à des po- pulations ordinairement dispersées sur toute la sur- face d'un vaste territoire où le commerce ne pouvait les atteindre; enfin les file trouvaient, pour leurs récits épiques, de nombreux auditoires (1). Sans avoir la prétention au même succès, nous allons reprendre les récits de ces vieux conteurs. Nous commence- rons par le cycle mythologique.
§4.
Le cycle mythologique irlandais. Les races primitives dans la mythologie irlandaise et dans la mythologie grecque.
Les morceaux qui appartiennent au cycle mytho-
(1) Sur les récits épiques des file dans les assemblées publiques d'Ir- lande, voyez lapièceintitulée Aenach Carmain, publiée chez O'Curry, On the manners, t. Ill, p. 526-547. Les quatrains 58-65 concer- nent ces récits. Le versificateur irlandais a intercalé dans ses vers six mots qui , dans les catalogues , servent de titre à autant de sec- tions : togla ou « prises de villes, » tâna ou « enlèvements de trou- peaux , » tochmorca ou « demandes en mariage, » fessa ou « fêtes , » aitti ou « morts violentes, » airggni ou « massacres. » Il cite aussi
NOTIONS GÉNÉRALES. 7
logique sont épars dans les divers chapitres (1) dont nos catalogues se composent. Mais ceux de ces mor- ceaux que l'on peut considérer comme fondamentaux appartiennent au chapitre intitulé Tochomlada ou émigrations. Sur les treize pièces que ce chapitre comprend , sept sont mythologiques :
1° Tochomlod Partholoin clochum n-Erenn, émigra- tion de Partholon en Irlande;
2° Tochomlod Nemid co h-Erind, émigration de Nemed en Irlande;
3° Tochomlod Fer m-Bolu, émigration des Fir-Bolg ;
4° Tochomlod Tùalhc Dé ûanann , émigration de la nation du dieu de Dana ou des Tûatha De Danann;
5° Tochomlod Miled , maie Bile, co h-Espain, émi- gration de Mile, fils de Bile en Espagne;
6*> Tochomlod mac Miled a Espain in Erinn, émi- gration des fils de Mile, d'Espagne en Irlande;
7° Tochomlod Cruithnech a Tracia co h-Erinn ocus a tochomlod a Erinn co Albain, émigration des Pietés de Thrace en Irhinde et d'Irlande en Grande-Bretagne.
Ces titres suffisent pour nous montrer qu'une des parties les plus importantes de la mythologie irlan- daise racontait comment diverses races divines et humaines étaient venues successivement s'établir en Irlande. Ainsi la littérature irlandaise met à l'origine des choses une série de faits mythiqnes qui présen-
plusieurs pièces bien connues, comme Fianruth Fiand, Tecusca Cor- maic, Timna Chathair {ci. Livre de Leinsler, p. 216, col. 1, lignes 19-34). (1) Sur ces chapitres, voir notre tome 1", p. 350-351.
8 CHAPITRE PREMIER.
tent une grande analogie avec une des conceptions les plus connues de la mythologie grecque. Voici comment s'exprime Hésiode dans le poème dont le titre est : Les Travaux et les Jours.
< La race d'or des hommes doués de parole » fut celle que créèrent la première les immortels » habitants des palais de l'Olympe; cette race exista » sous Kronos , quand il régnait dans le ciel. Ces T> hommes vivaient comme des dieux , l'esprit sans » inquiétude, loin des fatigues et de la douleur; ils » n'éprouvaient aucune des misères de la vieil- j> lesse , leurs pieds et leurs mains avaient tou- D jours la même vigueur ; ils passaient leur vie » dans la joie des festins , à l'abri de tous maux , » et ils mouraient comme domptés par le som- » meil. Pour eux toute chose tournait à bien ; le » champ fertile leur produisait , sans culture , des » fruits abondants , dont il n'était jamais avare. » Ceux qui récoltaient se faisaient un plaisir de » partager paisiblement avec leurs nombreux et » bons voisins. Et quand celte race eut été ensevelie » dans les entrailles de la terre , elle se transforma, » par la volonté du grand Zeus , en démons bien- » faisants qui habitent la terre et y sont les gardiens » des hommes mortels. Ils observent les bonnes et » les mauvaises actions^ invisibles dans l'air qui > leur sert de vêtement, ils se promènent sur toute » la terre, distribuant les richesses : telle fut la » royale prérogative qu'ils obtinrent.
» Une seconde race, beaucoup moins bonne, celle
NOTIONS GÉNÉRALES. 9
» d'argent , tut ensuite créée par les habitants des » palais de l'Olympe; elle n'était comparable à la » race d'or ni par le corps ni par l'esprit. Pendant » cent ans, Tenfnnt élevé par sa mère attentive » grandissait inepte dans la maison ; mais quand » il avait atteint la puberté et le terme de l'ado- » lescence, il ne vivait pins que peu de temps, et •o c'était dans la douleur, à cause de sa stupidité; » car ces hommes ne pouvaient s'abstenir de com- » mettre l'injustice les uns envers les autres. Ils » refusaient le culte aux Immortels et les sacrifices » aux Tout-Puissants sur les autels sacrés , violant » ainsi le droit et la coutume. Alors , Zeus , flls de » Kronos , leur ôla la vie , irriié contre eux parce » qu'ils ne rendaient pas d'honneurs aux dieux bien- » heureux qui habitent l'Olympe. Mais quand la lerre » eut recouvert ces hommes, on leur donna le nom » de puissants mortels souterrains; ils occupent le » second rang : toutefois, comme les premiers, ils » sont entourés d'honneurs.
» Alors Zeus créa une troisième race d'hommes » doués de parole , celle d'airain , (jui ne fut en j> rien semblable à celle d'argent. Issue des frênes , » elle était forte et robuste ; ce qui l'occupait c'étaient » les œuvres douloureuses et injustes d'Ares, dieu » de la guerre. Ils ne mangeaient pas de froment; » leur vigoureux et redoutable courage ressemblait » à l'acier. Leur force était grande ; des mains in- » vincibles terminaient les bras qui s'attachaient à » leurs corps puissants. D'airain étaient leurs ar-
10 CHAPITRE PREMIER.
» mes, d'airain leurs maisons; c'était l'airain qu'ils » travaillaient, le noir fer n'existait pas encore. Ils » s'enlevèrent eux-mêmes la vie par leurs propres » mains et allèrent dans la maison putride du froid » Aïdès. Quelque redoutables qu'ils fussent, la noire » mort se saisit d'eux et ils quittèrent la brillante » lumière du soleil.
» Mais quand la terre eut aussi recouvert cette » race, Zeus, fils de Kronos, en créa une quatrième » sur la terre féconde. Celle-ci, plus juste et meil- » leure, a donné les hommes héroïques et divins de » la génération qui nous a précédés qu'on appelle » demi-dieux dans la Terre immense. La guerre B fatale et les durs combats leur ont ôté la vie. Les » uns sont morts près de Thèbes aux Sept-Portes , » dans la terre de Cadmus,, en livrant bataille à » cause des brebis d'OËdipe ; les autres , franchis- » sant sur leurs navires la vaste étendue de la mer, » allèrent à Troie à cause d'Hélène à la belle che- » velure, et la mort les y enveloppa.
» Zeus, fils de Kronos, les séparant des hommes , » leur a donné la nourriture et une demeure aux » extrémités de la terre , loin des immortels, Kro- » nos règne sur eux : ils vivent, l'esprit libre de » souci , dans les îles des Tout-Puissants , près de » l'Océan aux gouffres profonds, ces héros bienheu- » reux auxquels un champ fécond, qui fleurit trois fois » l'an, produit des fruits doux comme le miel (1). »
(!) Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 109-173 (cf. Ovide.
NOTIOiNS GÉNÉRALES. 11
Ainsi les Grecs croyaient qu'à une époque anté- rieure à celle où vivaient ceux de leurs ancêtres qui ont fait les guerres épiques de Thèbes et de Troie, trois races dont ils ne descendaient point s'étaient succédé sur le sol de leur patrie. Nous trouvons, en Irlande, une doctrine à peu près identique. Les noms de ces races mythiques ne sont pas les mê- mes en Irlande qu'en Grèce. Hésiode les appelle race d'or, race d'argent, race d'airain ; les Irlandais par- lent de la famille de Partholon, de celle de Nemed et des Tûatha De Danann. Les Tùatha De Danann sont identiques à la race d'or des Grecs ; dans la famille de Partholon nous reconnaîtrons la race d'argent des Grecs ; dans la famille de Nemed leur race d'ai- rain. Ainsi l'ordre suivi par les Grecs n'est pas le même que celui que nous trouvons en Irlande. La race d'or des Grecs, placée chez eux chro- nologiquement la première, arrive la dernière chez les Irlandais, qui lui donnent le nom de Tûatha
Métamorphoses, livre I, vers 89-127). Nous avons supprime dans notre traduction le vers 120 , que certains éditeurs considèrent comme une interpolation , et qui est en tout cas inutile. Nous con- servons le vers 169 :
TriXoù ait' àOavàxwv toîtiv Kpôvo; £|Aêait),£0£t.
La croyance qu'il exprime est certainement fort ancienne en Grèce, puisqu'on la trouve dans la seconde olympique de Pindare , qui re- monte à l'année 476 avant J.-C. Dans cette pièce, Pindare a cherché à concilier la doctrine énoncée dans le vers 169 des Travaux et des Jours avec la doctrine, identique dans le fond, mais différente dans les détails, que nous trouvons dans les vers 561-569 du livre IV de l'Odyssée. Sur ce sujet, voir aussi Platon, Gorgias , c. 79.
12 CHAPITRE PREMIER.
De Danann. Mais la famille de Partholon ou race d'argent précède en Irlande comme en Grèce la fa- mille de Nemed ou race d'airain.
Quant aux demi-dieux grecs qui forment la qua- trième race , qui ont combattu à Thèbes et à Troie et qui sont les ancêtres de la race actuelle , ils ont pour correspondants les Firbolg , les fils de Mile et les Cruithnech ou Pietés de la mythologie irlandaise. Par conséquent les sept morceaux dont nous avons donné les titres : Emigration de Partholon en Irlande, Emigration de Némed en Irlande, Emigration des Firbolg, Emigration des Tûatha De Danann, Emigra- tion de Mile, fils de Bile, en Espagne, Emigration des fils de Mile d'Espagne en Irlande , Emigration des Pietés ou Cruithnech de Thrace en Irlande et d'Irlande en Grande-Bretagne, nous exposent la forme irlandaise d'une doctrine dont les éléments fonda- mentaux se trouvent déjà en Grèce dans l'ouvrage d'Hésiode intitulé : Les Travaux et les Jours.
Entre le récit grec et le récit irlandais, il y a de nombreuses différences ; elles tiennent , pour une forte part , aux développements que la légende ir- landaise a reçus depuis le christianisme. Mais à côté de ces différences, il y a des ressemblances frappan- tes. En voici un exemple. — Les Tûatha Dé Danann, la dernière en date des trois races primitives dont la race irlandaise actuelle ne descend pas, a finale- ment le même sort que la race d'or de la mythologie grecque, la première des trois races primitives dont les Grecs ne sont point issus.
NOTIONS GÉNÉRALES. 13
« La race d'or, » nous dit Hésiode, « se trans - » forma, par la volonté du grand Zeus en démons » bienfaisants qui habitent la terre et y sont les gar- » diens des hommes mortels. Ils observent les bon- » nés et les mauvaises actions; invisibles dans l'air » qui leur sert de vêtement , ils se promènent sur » toute la terre, distribuant les richesses. Telle fut » la royale prérogative qu'ils obtinrent. » De même les Tûalha De Danann, après avoir été, avec un corps visible , seuls maîtres de la terre , ont pris dans un âge postérieur une forme invisible sous laquelle ils partagent avec les hommes l'empire du monde, leur venant en aide quelquefois, d'autres fois leur dispu- tant les plaisirs et les joies de la vie.
§5.
Le cycle mythologique irlandais {suite). Les inonda- tions dans la mythologie irlandaise et dans la my- thologie grecque.
Après les sept émigrations, tochomlada , (jue nous avons placées en tête du cycle mythologique , nous citerons les tomadma, ou irruptions d'eau, déluges partiels qui figurent au nombre de deux dans les catalogues de la littérature épique irlandaise et qui auraient donné naissance à deux lacs d'Irlande, dans la province d'Ulster : 1° Tomaidm lâcha Echdach , irruption d'eau qui aurait formé le lac dit aujourd'hui Lough Neagh ; 2° Tomaidm lâcha Finn', irruption
14 CHAPITRE PREMIER.
d'eau qui aurait donné naissance au lac dit aujour- d'hui Lough Erne. La mythologie grecque connaît aussi deux déluges , celui d'Ogygès et celui de Deucalion ; le premier en Attique (1), le second dans la région de la Grèce située près de Dodone et de l'Achéloiis (2). Les deux déluges analogues que leur donnent pour pendants les catalogues de la littéra- ture épique d'Irlande ont dans cette littérature de nombreux doublets.
§6.
Le crjcle mythologique irlandais (suite). — Les batailles entre les dieux dans la mythologie irlandaise, dans celles de la Grèce, de l'Inde et de l'Iran.
La guerre tient une place importante dans la my- thologie irlandaise. Au cycle mythologique appartien- nent, par exemple, la bataille de Mag Tured , Cath maige Tured ; la bataille de Mag Itha , Cath Maige Itha ; les combats de Nemed contre les Fomôré, Catha Neimid re Fomorcaib ; le massacre de la tour de Go- nann, Orgain tuir Chonaind ; le massacre d'Ailech, où périt Neit âls de ûê ou Dieu , Argain Ailich for Neit mac in Dui, etc. — Dans le monde divin de l'Irlande,
(1) Acusilas, fragment 14 (Didot-Miiller , Fragmenta historicorum grxcorum, t. I, p. 102) ; Castor, fragment 15, chez Didot-Miiller, Ctesise... fragmenta, p. 176. Dans les deux cas, il s'agit d'un texte d'Eusèbe, Prxparatio evangelica , X, 10.
(2) Aristote, Météorologiques , livre I, chap. XIV, gg 21 et 22; édi- tion Didot, t. III, p. 672.
NOTIONS GÉNÉRALES. 15
on distingue deux groupes unis par les liens de pa- renté les plus intimes, et cependant ennemis. Les ba- tailles et les massacres dont nous venons de parler sont ou les épisodes de leur lutte ou\les imitations plus récentes de divers épisodes de cette lutte, qui est elle-même une édition celtique de la guerre du Zeus hellénique contre Kronos son père et contre les Titans, de la lutte d'Ahuramazda ou Ormazd, dieu du Bien, contre Angra Mainyu ou Ahriman, personnifi- cation du Mal dans la littérature iranienne ; des com- bats soutenus par les dieux du jour et de la lumière, les Déva, contre les Asura , dieux des ténèbres, de l'orage et de la nuit, dans la littérature de l'Inde. En Irlande, les Tiiatha De Danann et, comme eux, Par- tholon et Nemed qui sur divers points sont des dou- blets des Tùatha De Danann, ont pour rivaux les Fo- môre. Dagdè, — * Daijo-drvo-s ou « bon dieu, )^ roi des Tùatha Dé Danann, est le Zeus ou TOrmazd de la mythologie irlandaise ; les Tùatha De Danann « ou gens du dieu (*dêvi) [fils] de Dana, » ne sont autre chose que les Dêi:a de l'Inde, les dieux du jour, de la lumière et de la vie. Le nom des Fomôre, adversaires des Tùatha Dé Danann, désigne en Irlande un groupe mythique semblable aux Asura indiens, aux Titans grecs ; leur chef, Bress, Balar ou Téthra, est issu d'une conception mythique originairement identique à celle qui a produit : le Kronos grec, l'Ahriman des Iraniens, le Yama védique, roi des morts, père des dieux ; Tvashtri, dieu père dans le Vêda ; enfin, le Varuna védique , dieu suprême primitif supplanté par Indra.
16 CHAPITRE PREMIER.
.§ 7.
Le roi des morts et le séjour des morts dans la mytho- logie irlandaise, dans la mythologie grecque et dans celle des Vêda.
Téthra, chef des Fomôré, vaincu dans la bataille de Mag-Tured, devient roi des morts dans la région mystérieuse qu'ils habitent au delà de l'Océan (1). De même le Kronos grec, vaincu dans la bataille de Zeus contre les Titans, règne dans les îles lointaines des Tout-Puissants ou des Bienheureux, sur les hé- ros défunts qui ont combattu à Thèbes et à Troie.
L'idée du règne de Kronos sur les héros morts se présente à nous pour la première fois dans les Tra- vaux et les Jours d'Hésiode, vers 169 (2); et cer- tains critiques ont prétendu supprimer ce vers comme renfermant une contradiction avec le passage de la Théogonie qui donne le Tartare comme séjour au même Kronos (3).
Le Tartare est une région obscure et souterraine. Sa description lugubre, telle que nous la donne la
(1) Echtra Condla Chaim , chez Windisch , Kursgefasste irische Grammatik, p. 120, lignes 1-4.
(2) iç Treipata yaiir;;
Tt]>.o\i à/K 'àOavàxwv * Toïdtv Kpovo; EfAêacriXeuet.
HésioJe,. Les Travaux et les Jours, vers 168-169.
(3) TtTrjveç Ô'OTroTapxàpiot, Kpovov àjxtplç dôvxeç.
Hésiode, Théogonie, vers 851.
NOTIONS GÉNÉRALES. 17
Théogonie (1), ne peut concorder avec la description des îles séduisantes qui, dans les Travaux et les Jours deviennent le domaine de Krouos vaincu. Mais entre la composition de la Théogonie d'Hésiode et celle du poème des Travaux et des Jours , attribué au même auteur, il y a eu, dans la mythologie grecque, une évolution où la conception de la destinée de l'homme après la mort s'est sensiblement modifiée. L'Jliade et la partie la plus ancienne de VOdyssée ne connaissent pour les morts d'autre séjour que r Aidés obscur (2) et souterrain (3), dont un autre nom est Erèbe. De l'Aïdès, ou domaine du dieu Aïdès , y Iliade distingue le Tartare , qui est égale- ment silué dans les profondeurs de la terre, mais bien plus bas. Il y a autant de distance de l'Aïdès au Tartare que de la terre à rAïdès (4). C'est dans le ïartare que demeurent les Titans (5), et parmi eux Kronos, privé comme eux de la lumière du soleil (G).
(1) Hésiode, Théogonie, vers 721 et suivants.
(2) Téxvov ojiôv, Ttw; y|XOc; {ntà l^ôçov r)epo£v-a, dit la mère d'Ulysse
à son fils. Odyssée, XI, 155. Aîôr);, âvépoiTtv àvàiKJwv £^»X^ îlôqpov
riepôevTa, Iliade, XV, 188, 191.
(3) Iliade , XX , 57-65. Poseidaon , dieu de la mer , l'ébranlé par une tempête qui fait trembler la terre, et Aïdès , le dieu des morts, craint que la terre ne se déchire au-dessus de lui.
{i) Iliade, VIII. 13-16.
(5) Toùç ÛTTOTapxapbuç oï TiTrjvec xaXeovTai.
Iliade, XIV, 279.
(6) ÎV 'laTTETÔ; TE Kpôvo; T£
TJixevoi, oûx' aùyrj; yTcepiovoç TJeXioto xépTtovT ' OUT ' àv£|xoi(Tt, |îaOù; Ô£ TE TâpTapo; à|xçi:;. . Iliade . VIII, 479-481 ; cf. Hymne à Apollon, vers 335. 336 : H 2
18 CHAPITRE PREMIER.
On trouve la même doctrine dans la Théogonie , à cette différence près que l'Aïdès et le Tartare , dis- tincts dans V Iliade , paraissent se confondre l'un avec l'autre dans le poème d'Hésiode. Le Tartare n'est plus seulement le séjour des Titans et de Kronos vaincu par Zeus (1), il est aussi la demeure du dieu qui personnifie l'Aïdès homérique (2) ; du dieu qui , dans les entrailles de la terre, règne sur les morts (3). Cette lugubre habitation des morts et des dieux vaincus a une entrée que l'on se figure au nord-ouest au delà du fleuve Océan (4).
Vers la fin du septième siècle avant notre ère , l'Océan, qui n'était pour les Grecs qu'une conception mythique, un cours d'eau créé par l'imagination, de- vint pour eux une conception géographique. On sait comment le hasard fit découvrir à un navire samien
TlT^véç 1£ 0£OÎ, TOI Oîtà xôovi vatETaOVTEÇ
TàpTapov àjjiçi (iéyav, tûv èl âvSpe; te ôeoî te.
(1) Théogonie, vers 717-733, 851.
(2) "Ev9a 8à y^; Svoçep^ç xat Tapxàpou ^epôevroç
èv6a 6eoû x^ovCou irpôffOev ô6(j.ot riyr\zvtzz
lç6i(jL»u t' 'A'tSew xat è^raiv^; IIspcreipovEÎr);
éatâaiv
Théogonie, vers 736-76iJ.
(3) 'AiÔYi;, âvÉpoi'7t xaxaç9t|j.£voti7iv àvàcrawv.
Théogonie , vers 850.
(4) « 'H ô' £? TTSipat' ixavE Paôuppoou 'Qxeavoîo
Tcapà p6ov 'Qxeavoîo
T9|v 8a xat' 'Qxeavàv iroxaiAèv çeps xùna ^6oto. '> Odyssée, XI, vers 13-22, 639; cf. XII, vers 1 et 2.
NOTIONS GÉNÉRALES. 19
les côtes sud-ouesl de l'Espagne , baignées par l'océan Atlaqtique , et que jusque-là, seuls parmi les populations méditerranéennes, les Phéniciens avaient fréquentées (1). Ce grand événement fait partie du récit des événements, tant historiques que légendai- res , qui préparèrent la fondation de Gyrène , de l'an 633 à l'an 626 avant notre ère (2).
Dès lors , les Grecs se figurèrent l'Océan non plus comme un fleuve entourant le monde, mais comme une masse d'eau immense , aux limites inconnues située principalement à l'ouest de l'Europe et de l'Afrique. De là na(|uit une conception nouvelle du séjour des morts et de Kronos. De là, dans la partie la plus moderne de VOchjsscc, dans la Télcmachie , l'idée de la plaine à laquelle on donne le nom cVEIii- sion, où habile le blond Rhadamanthus , où de l'Océan souffle le vent du nord-ouest, et où Ménélas trouvera l'immortalité (3). De là, la croyance aux îles des Tout-Puissants ou des Bienheureux, royaume de Kronos dans le poème des Traraur ni des Jours (4).
Dans la seconde olympique de Pindare, qui célèbre une victoire remportée aux jeux d'Olympie en 'i76 , la plaine Elusion elles îles des Tout-Puissants ou des Bienheureux se confondent et ne forment qu'une île où est la forteresse de Kronos, (|ui a Rhadamanthus
(1) Hérodote, livre IV, chap. 152, gg 2 et 3.
(2) Max Duncker, Geschichle des AUerthums , t. VI, 1882, p. 26b.
(3) Odyssée, IV, 5C3-5GS}.
(4) Opera et dies, 166-171.
20 CHAPITRE PREMIER.
pour associé (1). Cette doctrine nouvelle est iden- tique à la doctrine celtique et représente, dans l'histoire des peuples européens un âge historique tout différent de celui auquel appartient la doctrine du Tartare et de l'Aïdès telle qu'on la trouve dans Y Iliade et dans la partie la plus ancienne di^V Odyssée.
Il n'y a pas à s'arrêter à la conception plus ré- cente dans laquelle Platon fait du Tartare le lieu de punition des méchants , et des îles des Bienheureux le lieu où les justes trouvent leur récompense (2). C'est un système philosophique postérieur à la my- thologie populaire primitive. L'Aïdès homérique ren- ferme , sans distinction , tous les défunts bons ou mauvais, vertueux ou coupables.
L'important, pour nous, est de retrouver dans la mythologie irlandaise , dont les doctrines fondamen- . taies peuvent être appelées , d'une façon plus géné- rale, mythologie celtique, des conceptions qui ont aussi tenu , dans la mythologie grecque , une place considérable. Les Celtes ont eu un dieu identique au Kronos grec. Ce dieu celtique s'appelle en Irlande Tethra. Vaincu et chassé, comme Kronos, par un autre dieu plus puissant et plus heureux , il règne , comme Kronos , au delà de l'Océan , sur les morts , dans la nouvelle et séduisante patrie que leur as- signe la mythologie celtique , d'accord avec les
(1) Pindari carmina, édition Schneidewin , t. I, p. 17 et 18, vers 70 et suivants.
(2) Gorgias, chap. 79, Platonis opera, édition Didot-Hirschig, t. I, p. 384.
NOTIONS GÉNÉRALES. 21
croyances du second âge de la mythologie grecque. La mythologie védique nous offre une conception analogue. Le dieu des morts et de la nuit , Yama ou Varuna, a été vaincu par Indra, son fils, dieu du jour ; Yama et Varuna sont , au fonds des choses et sauf certains détails, une création mythique qui ne diffère pas du Tethra irlandais. Mais les Celtes pla- cent le séjour des morts dans un lieu tout autre que les chantres védiques , puisque ceux-ci donnent pour habitation aux morts le ciel ou même le soleil (1). Ils n'avaient pas comme les Celtes l'idée de cet océan immense où tous les soirs l'astre du jour, perdant sa lumière et la vie, trouve un tombeau jusqu'au len- demain.
«i 8.
Les sources de la mythologie irlandaise.
Dans notre exposé des traditions mythologiques irlandaises, nous suivrons le plan consacré par les plus vieux usages et que nous fait connaître la liste des migrations conservée dans les catalogues des histoires racontées par les file. Malheureusement nous n'avons plus les sept pièces dont ces catalogues nous ont transmis les titres. Mais une composition irlandaise du onzième siècle , le « Livre des conquê- tes , » Lebar Gabala , nous en a gardé un abrégé.
(1) Abel Bergaigne, La religion védique, t. I, p. 74 , 81 , 85 , 88; t. III, p. 111-120.
22 CHAPITRE PREMIER.
Nous prendrons cet abrégé pour base , en le com- plétant et en en contrôlant les assertions à l'aide de divers auteurs tant irlandais qu'étrangers. Les étran- gers sont d'abord l'auteur de la compilation attribuée à Nennius ; il écrivait probablement au dixième siè- cle (1), et chez lui on trouve un résumé fort curieux, bien que malheureusement trop court, des croyances mythologiques admises en Irlande à cette époque. Vient ensuite Girauld de Gambrie , qui a écrit sa Toj)ographia hibernica à la fin du douzième siècle. Les auteurs irlandais sont des chroniqueurs et des poètes.
Parmi les chroniqueurs , un des plus intéressants est Keating , bien précieux malgré la date récente de son livre, qui ne remonte qu'à la première moitié du dix-septième siècle. Mais l'auteur avait à sa dis- position des matériaux qui ont été anéantis dans les guerres désastreuses dont l'Irlande a été dans le même siècle le théâtre et la victime. Le poète le plus important est Eochaid ùa Flainn , mort en 984 , et par conséquent postérieur de peu d'années à Nen- nius. Ses œuvres auraient un plus grand intérêt si
(t) Depuis que ces lignes sont écrites, j'ai reçu , de l'obligeance amicale de M. de La Borderie, un exemplaire de son savant ouvrage intitulé : Etudes historiques bretonnes, i'histoiia Britonum attribuée à Nennius. Il résulte des recherches de M. de La Borderie qu'une partie du livre composé, dit-on, par Nennius existait déjà au ix' siè- cle, et que ce livre a été depuis interpolé. La partie relative à la my- thologie irlandaise appartient-elle à la rédaction primitive? est-ce une des additions? La solution de cette question me paraît incertaine.
NOTIONS GÉNÉRALES. 23
elles n'étaient si courtes et sans l'excès d'une con- cision qui produit souvent l'obscurité.
Pour rendre plus claire et plus complète l'idée que les Irlandais païens se formaient de leurs dieux, nous terminerons par une excursion dans les cycles héroïques. Nous dirons quelques mots des relations que, suivant la légende, les héros ont eues avec les dieux , et nous verrons ces relations mythiques se continuer jusqu'à des temps postérieurs à saint Pa- trice, c'est-à-dire postérieurs au milieu du cinquième siècle, où l'on place en général la conversion des Irlandais au christianisme.
CHAPITRE II.
EMIGRATION DE PARTHOLON.
g 1. La race de Partholon en Irlande. La race d'argent dans la my- thologie d'Hésiode. — g 2. La doctrine celtique sur l'origine de l'homme. — § 3. La création du monde dans la mythologie celti- que telle que nous l'a conservée la légende de Partholon. — § 4. Lutte de la race de Partholon contre les Fomôré. — g 5. Suite de la légende de Partholon. La première jalousie , le premier duel. — § 6. La chronologie et la légende de Partholon.
§ 1-
La race de Partholon en Irlande. — La race d'argent dans la mythologie d'Hésiode.
Des trois races qui , suivant la mythologie grec- que, ont successivement habité le monde avant les héros des guerres de Troie et de Thèbes , la seconde en date est la race d'argent , dont le caractère do- minant était le défaut d'intelligence. L'éducation des enfants durait un siècle, et, malgré les soins atten- tifs des mères , la sottise des enfants persistait chez
PARTHOLON. 2b
l'homme mùr et remplissait de maux le court espace de temps qui lui restait à vivre (l).
La race d'argent est identique à celle que les do- cuments irlandais les plus anciens placent au début de l'histoire mythique de leur pays. Ils lui donnent le nom de « famille de Partholon (2). » Gomme la race d'argent des Grecs, la famille de Partholon se distingue par son ineptie (3).
La première liste des histoires épiques d'Irlande est le plus ancit.'n document où nous rencontrions le nom de Partholon. On y lit le titre : « Emigration de Partholon. » La rédaction de cette liste paraît dater des environs de l'an 700 après Jésus-Christ. Ensuite le texte le plus ancien que nous ayons sur Partholon est un passage de Y Histoire des Bretons de Nennius, qui semble avoir été écrit au plus tard au
(1) Hésiode, Les Travaux et les Jours , vers l;iO-134.
(2) Muinter Parthaloin Chronicum Scotorum , édition Hennessy , p. 8. Par une coïncidence fortuite, ce nom irlandais, dont le P ini- tial ne diflère que graphiquement du B, offre un son identique à celui qu'a pris en irlandais le nom de l'apôtre Barthélémy. Entre la légende de ce saint et celle du personnage mythique irlandais, il n'y a aucun rapport. Partholon , aussi écrit « Bartholan , » semble être un composé dont le premier terme har signifierait « mer » (Whitley Stokes, Sanas Chormaic , p. 28). Le second ternie tolon . en suivant une autre orthographe lolan , paraît être un dérivé de tola « ondes, flots ». Ainsi Partholon signifierait « qui a rapport aux flots de la mer ». C'est ce que répète en d'autres termes sa généa- logie ; car, suivant elle, il descend de Baath (Leabhar na hUidhre, p. 1 , col. 1, ligne 24), dont le nom veut dire aussi « mer. » Voyez Glos- saire d'O'Cléry et Glossaire de Cormac, au mot Bâth.
(3) Voir, dans le chapitre suivant, § 3 (p. 50), comment s'explique sur elle Tûan mac Cairill.
26 CHAPITRE II.
dixième siècle. « En dernier lieu, y lisons-nous, les » Scots venant d'Espagne arrivèrent en Irlande. Le » premier fut Partholon , qui amenait avec lui mille » compagnons , tant hommes que femmes. Leur » nombre, s'accroissant, atteignit quatre mille hom- » mes; puis une maladie épidémique les attaqua, » et ils moururent en une semaine, en sorte qu'il » n'en resta pas un (1). »
Ge court sommaire renferme une inexactitude. Nous verrons que, suivant la fable irlandaise, un des compagnons de Partholon échappa au désastre final , et que son témoignage conserva la mémoire des événements mythiques qui forment l'histoire de cette légendaire et primitive colonisation de l'Ir- lande.
§ 2.
La doctrine celtique sur l'origine de l'homme.
Un fait curieux, qui résulte du texte de Nennius, est que dès le dixième siècle l'évhémérisme irlandais avait changé le caractère de la mythologie celtique. La doctrine celtique est que les hommes ont pour
(1) « Novissime autem Scoti venerunt de partibus Hispaniae ad Hiberniam. Primus autem venit Partholonus cum mille hominibus, viris scilicet et mulieribus , et creverunt usque ad quatuor millia hominum, venitque mortalitas super eos, et in una septimana perie- runt, ita ut ne unus quidem remaneret ex illis. » Appendix ad opera édita ab Angelo Maio. Rome, 1871, p. 98.
PARTHOLON. 27
premier ancêtre le dieu de la mort (1) , et ce dieu habite une région lointaine au delà de l'Océan; il a pour demeure ces « îles extrêmes , » d'où , suivant l'enseignement druidique , une partie des habitants de la Gaule était arrivée directement (2). La notion de cette région mythique, où l'ancêtre des hommes règne sur les morts , appartient en commun à la my- thologie grecque et à la mythologie celtique. Chez Hésiode , les héros qui ont péri dans la guerre de Thèbes et dans celle de Troie ont trouvé une seconde existence « aux extrémités de la terre , loin des im- » mortels. Kronos règne sur eux. Ils vivent, l'esprit » libre de souci, dans les îles des Tout-Puissants et » des Bienheureux , près de l'Océan aux gouffres » profonds (3). »
Or, Kronos , sous le sceptre duquel ces guerriers défunts trouvent les joies d'une vie meilleure que la première, est l'ancêtre primitif auquel ces illustres héros et la race grecque tout entière font remonter leur origine. Kronos est père de Zeus, et Zeus, sur- nommé le père , « Zeus , maître de tous les dieux , > amoureusement uni à Pandore , a engendré le bel- » liqueux Graicos 4) » d'où la race grecque est des-
(1) « Galli se omnes ab Dite patre prognatos praedicant, idque a druidibus proditum dicunt. » Cosar, De bello gallico, 1. VI, ch. 18, § 1.
(2) « Alios quoque ab insulis extimis confluxisse. » Timagène chez Ammien Marcellin, 1. XV, chap. 9, g 4; ôdit. Teubner-Gardthausen, t. I . p. 68.
(3) Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 168-171.
(4) M navôwpT) , Alt uaTpl, Seôiv OTriixàvTopi uàvTwv, (xtx6eï<j' èv çiXÔTTiTt, T£X£ Fpatxov (levexâpfiTiv. »
28 CHAPITRE II.
cenclue. Il y a donc une grande analogie , sur ce point, entre la mythologie grecque et la mythologie celtique.
Dans les croyances celtiques, les morts vont ha- biter^au delà de l'Océan, au sud-ouest, là où le soleil se couche pendant la plus grande partie de l'année , une région merveilleuse dont les joies et les séduc- tions surpassent de beaucoup celles de ce monde-ci. C'est de ce pays mystérieux que les hommes sont originaires. On l'appelle en irlandais tire beo, ou ft terres des vivants, » tù- n-aill, ou « l'autre terre , » mag mâr (1) , ou « grande plaine, » et aussi mag meld (2) , « plaine agréable. » A ce nom païen, auquel rien ne correspondait dans les croyances
Hésiode, Catalogues, fragment 20, édition Didot , p. 49. A côté de cette doctrine, il y en a une autre qui fait descendre les Grecs de lapétos. Mais si, dans cette autre conception mythologique, lapétos se distingue de Kronos , premier ancêtre des dieux , tandis que lapétos est le premier ancêtre des hommes , lapétos s'offre à nous comme une sorte de doublet de Kronos : il a le même père et la même mère, Théogonie, vers 134, 137 ; il est , avec les autres Titans, le compagnon de sa défaite, et il l'accompagne dans son exil ; comme les autres Titans, il habite avec lui le Tartare , Iliade, VIII, 479; XIV, 279; Hymne à Apollon, vers 335-339; Théogonie, vers 630-735.
(1) On trouve les deux premiers noms dans la pièce intitulée Echtra Condla , Windisch, Kurzgefasste irische Grammatik , p. 119, 120; Mag môr, dans Tochmarc Elaine, chez Windisch, Irische Texte, p. 132, dernière ligne.
(2) Co-t-gairim do Maig Mell , pièce intitulée Echtra Condla , chez Windisch, Kurzgefasste irische Grammatik, p. 119; cf. Serglige Con- culainn, chez Windisch, irische Texte, p. 209, ligne 30; et 214, note 24.
PARTHOLON. 29
chrétiennes, l'évhémérisme des annalistes chrétiens de l'Irlande substitua le nom latin de la péninsule ibérique, Hispania. Dès le dixième siècle, où écrivait Nennius, ce nom , étranger à la langue géographique de l'Irlande primitive , avait pénétré dans la légende de Partholon ; et c'était alors d'Espagne , et non du pays des morts, qu'on faisait arriver avec ses compa- gnons ce chef mythique des premiers habitants de l'île (1).
S 3.
La création du monde dans la mytliologie celtique telle que nous l'a conservée la légende de Partholon.
Dans les sources irlandaises , la légende de Par- tholon est beaucoup plus développée que chez Nen- oius.
La doctrine celtique sur le commencement du monde, telle qu'elle nous est parvenue dans les ré- cits irlandais , ne contient aucun enseignement sur
(1) « Novissime autem Scoti venerunt a partibus Hispanise in Hi- berniam. Primus autcm vcnit Partholanus. » Uixloria lirilonum . attribuée à Nennius , dans Appendix ad opera edvia ab Angelo Maio. Romse, 1871 , p. 98. La légende est encore plus défigurée chez Kea- ting. Suivant cet auteur, Partholon arrive par mer de Mygdonie en Grèce ; il parcourt la Méditerranée , pénètre dans l'Océan , côtoie l'Espagne en la laissant .^ droite, et débarque sur la côte sud-ouest de l'Irlande. Un débris de la légende primitive est conservé par li généalogie qui fait Partholon fils de Baath, c'est-à-dire de la Mer. Voir plus haut, p. 25, note 2. « Fils de la mer » est une formule 'poétique qui signifie » originaire d'une île de la mer. »
30 CHAPITRE II.
l'origine de la matière (1) ; mais elle nous représente la terre prenant sa forme actuelle peu à peu et sous les yeux des diverses races humaines qui s'y sont succédé. Ainsi, quand arriva Partholon, il n'y avait en Irlande que trois lacs, que neuf rivières et qu'une seule plaine. Aux trois lacs, dont nous trouvons les noms dans un poème d'Eochaid ùa Fiainn , mort en 984, sept autres s'ajoutèrent du vivant de Partholon ; Eochaid nous apprend aussi leurs noms (2). Une légende nous raconte l'origine d'un de ces lacs. Partholon avait trois fils, dont l'un s'appelait Rud- raige. Rudraige mourut; en creusant sa fosse, on fit jaillir une source ; cette source était si abondante qu'il en résulta an lac , et on appela ce lac Loch Rudraige (3).
Du temps de Partholon , le nombre des plaints s'éleva de un à quatre. L'unique plaine qui existât en Irlande s'appelait Se)i Mag, « la vieille plaine. » Quand Partholon et ses compagnons arrivèrent en Irlande , il n'y avait dans cette plaine « ni racine ni rameau d'arbre (4). > A cette plaine unique, les enfants de Partholon en ajoutèrent trois autres par des dé- frichements, dit la légende sous la forme évhémé-
(1) Chez les chrétiens irlandais, le terme consacré pour désigner la matière en tant que créée est duil, génitif dulo.
(2) Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 29-33. 37, 38.
(3) Livre de Leinster, p. 5, col. 1 , lignes 15-16. Chronicum Scoto- rum, édition Hennessy, p. 6.
(4) « Ni frith frém na flesc feda. » Poème d'Eochaid ua Fiainn , Livre de Leinster, p. 5, col. 2, ligne 48.
PARTHOLON. 31
riste qui nous est parvenue (1) ; mais le texte pri- mitif parlait certainement de la formation de ces plaines comme d'un phénomène spontané ou mira- culeux (2).
§ 4.
Lutte de la race de Partholon contre les Fomôrê.
La race de Partholon ne pouvait se passer de. guerre étrangère et de guerre civile. Elle eut la guerre étrangère contre les Fomôré auxquels elle livra la bataille de Mag Itha. Nous n'avons pas de raison pour croire (|ue cette guerre soit une addition à la légende primitive. Cependant il n'est pas ques- tion de la bataille de Mag Itha dans le plus ancien catalogue de la littérature épique irlandaise. La plus ancienne meuiion que nous en connaissions appar- tient à la deuxième liste des morceaux qui compo-
(1) Poème d'Eochaid ûa Flainn , déjà cité dans le Livre de Leins- tcr, p. 5, col. 2, lignes "26-28. Le nombre des plaines nouvelles est de quatre dans la prose du Lehar Gabala , Livre de Leinster", p. 5, col. I, lignes 3i-36, et chez Girauld de Cambrie, Topographia hibei - nica, in, 2, édition Dimock, p. 141, ligne 13.
(2) L'expression consacrée est que ces plaines ro-slechta, << furent battues. » Ce n'est pas le terme propre pour exprimer l'idée d'un défrichement, quoi qu'en ait pu dire Eochaid na Flainn :
Jio slechta maige a môr-chaill Lets ar-gaire di-a-grad-chlaind. •• Furent battues plaines hors de grand bois •< Chez lui en peu de temps par son agréable progéniture. »
Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 26 et 27.
32 CHAPITRE II.
saienl cette littérature, et cette deuxième liste a été écrite dans la seconde moitié du dixième siècle.
La bataille de Mag Itha fut livrée entre Partholon et un guerrier qui s'appelait Cichol Gri-cen-chos. Cen-chos veut dire « sans pieds. » Cichol était donc semblable à Yritra , dieu du mal , qui n'a ni pieds ni mains dans la mythologie védique (1). Des hommes qui n'avaient qu'une main et qu'une jambe prirent part au combat parmi les adversaires de Partholon. Ils nous rappellent l'Aja Ekapad (2) , ou le Non-né au pied unique, et le Vyamsa ou démon sans épaule de la mythologie védique (3) ; Cichol, chef des adver- saires de Partholon, était de la race des Fomôré (4), c'est-à-dire des dieux de la mort , du mal et de la nuit, plus tard vaincus par les Tûatha dé Danann ou dieux du jour, du bien et de la vie. La taille des Fomôré était gigantesque (5) : c'étaient des démons, dit un auteur du xii^ siècle (6). Ces ennemis de Par- tholon étaient arrivés en Irlande, rapporte un écri- vain irlandais du xvii^ siècle , deux cents ans avant Partholon dans six navires qui contenaient chacun cinquante hommes et cinquante femmes. Ils vivaient
(l^Bergaigne, Mythologie védique, t. Il, p. 202, 221.
(2) Id., ibid., t. Ill, p. 20-25.
(3) Id., ibid. , t. II, p. 221.
(4) Lebar Gabala, dans le Livre de Leinster , p. 5, col. 1 , lignes 19-23.
(5) Girauld de Cambrie, Topographia hibernica, III, 2. édition Dimock, p. 141, ligne 27; p. 142, ligne 7.
(6) Chronicum Scotorum, édition Hennessy, p. G, ligne 7.
PARTHOLON. 33
de pêche et de chasse (1). Partholon remporta sur eux la victoire et délivra l'Irlande de l'ennemi étranger.
S 5.
Suite de la légende de Partholon. La première jalousie, le premier duel.
Une légende moderne raconte un des ennui
■'S
qu'eut cette heureux guerrier. Il surprit un jour sa femme en conversation criminelle avec un jeune homme. Il adressa à l'épouse infidèle une admones- tation sévère. Elle lui répondit que c'était lui ((ui avait tort , et elle lui cita un quatrain dont voici la traduction :
Miel près d'une femme , lait près d'un enfant ; Repas près d'un héros , viande près d'un chat ; Ouvrier à la maison à côté doutils, Homme et femme seuls ensemble , il y a grand danger.
Partholon, en colère, cessa de se posséder : il saisit le chien favori de sa femme et le lança sur le sol avec tant de violence que le pauvre animal périt broyé. Ce fut le premier acte de jalousie dont l'Ir- lande ait été le théâtre (2). Partholon mourut quel- ques temps après. Alors l'Irlande fut pour la première fois le théâtre d'un duel.
(1) Keating, Histoire d'Irlande, édition de 1811, p. 106
(2) Id., ibid., p. 164, 166.
II 3
34 CHAPITRE II.
Deux des fils de Partholon ne s'accordèrent pas; ils s'appelaient l'un Fer, l'autre Fergnia. Ils avaient deux sœurs, Iain et Ain. Fer épousa Ain, Fergnia prit pour femme Iain. A cette époque, en Irlande, tout mariage était un marché ; les femmes se ven- daient; et lors de leur premier mariage le prix de cette vente appartenait au père en totalité, si celui-ci vivait encore ; quand le père était mort , une moitié du prix de vente de la femme appartenait au mem- bre de la famille qui avait hérité de l'autorité pater- nelle; l'autre moitié revenait à la femme elle-même. Les deux frères Fer et Fergnia agitèrent entre eux la question de savoir qui d'entre eux exercerait le droit de chef de famille et percevrait la moitié du prix de vente de leurs sœurs. Ne pouvant s'entendre , ils eurent recours aux armes. Voilà ce que nous lisons dans la glose du traité de droit connu sous le nom de Senchus Môr. Suivant ce traité , quand on veut saisir une propriété féminine , il doit y avoir un in- tervalle de deux jours entre la signification préalable et Facte de la saisie. Le délai est le même, dit ce texte juridique , quand les objets qu'il est question de saisir sont des armes qui doivent servir à un combat d'où doit résulter la solution d'un procès; et l'identité du délai résulte de ce que le premier duel judiciaire qui ait eu lieu en Irlande s'est livré à propos du droit des femmes (1).
(1) « Athgabail aile... ini dingbàil rn-bantellaig... im tincur roe, im tairec n-airm, ar is im fir ban ciato imargaet roe. « Ancient laws of Ireland, t. I, p. 116, 150, 15'j. Saisie de deux jours... pour enlever
PARTHOLON. 35
La glose (.ile à ce sujet des vers doot voici la traduction :
Les deux fils de Partholon , sms doute , C'est eux qui livrèrent la bataille ; Fer et Fergnia le très brave Sont les noms des deux frères (I).
Voici la traduction d'un autre quatrain :
Fer et Fergnia furent les guerriers,
Voilà ce que racontent les anciens;
Ain et Iain, qui mirent en mouvement l'armée,
Etaient doux Qlles principales de Partholon ("2).
une propriété féminine... pour avoir des objets nécessaires au com- bat, pour se procurer une arme, car c'est au sujet du droit des fem- mes que la première bataille a été livrée.
(1) Oâ mac Partholain cen achl Is iat dorigni in comarc -, Fer is P'ergnia co mcit n-gal Annianda in li.i br.Atliar.
Ancient laws of Ireland , t. I , p. loi. Ce quatrain ne peut être ancien : le nominatif neutre anmanda , qui a trois syllabes, aurait été, en vieil irlandais anmann, de deux syllabes seulement. Si l'on restituait cette forme . le vers serait fau.x. La légende de Fer et île Fergnia [tarait poslérieme à la rédac- tion du Lebar Gabala, qui donne les noms des fils de l'artholon , Li- vre de Leinster, p. 5, col. 1 , lignes 12-14, et qui ne parie ni de Fer ni de Fergnia. Leur légende peut avoir été inventée pour expliquer le passage du Sencints Môr dans la glose duquel nous la trouvons.
(2) Fer ocus Fergnia na fir, Is-ed innisii n;i sin -,
Ain ocus Iain, do-ceitas sloig , L)a prim-i.igin Parthaloin.
Ancient laws of Ireland, t. I, p. 15 'i.
36 CHAPITRE II.
§6.
Fin de la race de Partholon.
L'histoire de la race de Partholon se termine par un événement redoutable : en une semaine, les des- cendants de Partholon , alors au nombre de cinq mille, mille hommes et quatre mille femmes, mou- rurent d'une maladie épidémique qui commença un lundi et se termina le dimanche suivant : de tant de personnes , un seul homme restait en vie. Le lieu où la mort frappa ces malheureux fut la plaine de Sen- mag, la seule qu'ils eussent trouvée à leur arrivée en Irlande (i). Suivant le Glossaire de Gormac , ils avaient eu la sage prévoyance de se réunir dans cette plaine afin que les morts fussent, au fur et à mesure de leur décès, plus facilement enterrés par les sur- vivants (2). La fin terrible de la race de Partholon fut, dit-on, causée par la vengeance divine. Si Partho- lon avait quitté sa patrie pour habiter l'Irlande , ce n'était pas volontairement : c'était en exécution d'une
(1) C'est la version du Lehar gabala, livre de Leinster, p. 5, col. l, lignes 39-44. Suivant Eochaid Ua Flainn, cet événement serait ar- rivé dans la plaine de Breg. Livre de Leinster, p. 6, col. l, ligne 5. Sur cet événement, voir Girauld de Cambrie, Topographia hiber- nica, III, 2, p. 42; et le passage de Nennius cité plus haut, p. 26.
(2) B Fôbîth an-adnacail i-sna-muigib-sin o-nafib nad beired in- duineba,» «à cause de leur sépulture dans ces plaines- là par ceux que n'emporterait pas l'épidémie. » Glossaire de Cormac chez Whitley Stokes j Three irish glossaries, p. 45.
PARTHOLON. 37
sentence qui l'avait condamné à l'exil (1), et cette sentence était juste ; Partholon était coupable d'un double parricide : il avait tué son père et sa mère. Son bannissement ne fut pas une peine suffisante pour expier son crime. Pour satisfaire la vengeance divine , il fallut la destruction de sa race entière (2). Ainsi , dans la légende homérique , les enfants de Niobé périssent jusqu'au dernier sous les traits que leur lancent Apollon et Artémis irrités parce que Niobé a insulté Latone (3). Chez Hésiode, la race d'argent, identique à celle de Partholon, est détruite par la colère de Zeus (4),
S 7.
La chroïiologie et la léf/ende de Partholon.
On compléta cette légende en introduisant dans le récit des éléments chronologiques étrangers à la ré- daction primitive et en donnant à Partholon des an- cêtres qui le rattachent aux généalogies bibliques. La leçon la plus ancienne ne contenait aucune men-
(1) « Doluid for longais [Partholon], « Scêl Tûain maie Cairill, dans le Leabhar na hUidhre, p. 15, coi. 2, ligne 22.
(2) Le Leabhar Breathnach, dans le livre de Lecan, manuscrit du quinzième siècle , après avoir rapporté la mort de la race de Par- tholon, ajoute CCS mots : « a n-digail na ûngaili do roindi for a » hathair agus for a mathair. » Todd , The irish version of the historia Britonum of Nennius, p. 42.
(3) Iliade, XXIV, 602-612.
(4) les Travaux et les Jours, vers 136-139.
38 CHAPITRE II.
tion d'année : les jours seuls y étaient indiqués. Partholon était arrivé en Irlande le 1" mai (1). Le 1" niai est le jour de la fête de Belténé ou du dieu de la mort , premier ancêtre du genre humain. Dans la plus ancienne tradition , c'est de lui que Partholon est fils. Il arrive en ce monde le jour spécialement consacré à son père.
Cette indication chronologique concorde avec la principale indication géographique contenue dans sa légende. Quand il arriva en Irlande , ce fut à Inber Scène qu'il débarqua (2). Inber Scène est aujourd'hui la rivière de Kenmare, dans le comté de Kerry, c'est-à-dire à la pointe sud-ouest de l'Irlande , vis-à- vis de la contrée mystérieuse où, au delà de l'Océan , le Celte défunt trouvait une nouvelle vie et où ré- gnait son premier ancêtre.
Débarquée en Irlande le jour de la fête du dieu des morts , la race de Partholon avait plus tard, au retour de la même fête , été frappée du coup fatal : la semaine terrible où une maladie épidémique avait détruit cette race avait commencé le 1" mai (3), et
(1) Cêt-somain, Chronicum Scotorum , édition Hennessy, p. 4. Le Lehar Gabala ajoute : le quatorzième jour de la lune : « for XIIII esca, » Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 8. De ces trois mots un seul est resté dans le Chronicum Scotorum , c'est le chiffre XIIII. Le Lebar Gabala est le Chronicum Scotorum ajoutent tous deux que c'était un mardi. Mais nous ignorons la date de cette dernière nota- tion chronologique.
(2) « In Inbiur Scène. » Lebar gabala, Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8; cf. Keating, édition de 1811, p. 164.
(3) Le texte le plus ancien où nous trouvions cette date est un
PARTHOLON. 39
sepL jours avaient suffi au fléau pour acliever son œuvre. Après avoir débuté le lundi clans cette œuvre funèbre , Tépidémie s'était arrêtée !e dimanche sui- vant, lorsque des cinq mille personnes (jui alors habitaient l'Irlande une seule était encore en vie.
Mais (|uand les Irlandais devinrent chrétiens, cette généalogie si courte et si simple de Parthoion ne fut plus admise; cette chronologie ne parut plus suffi- sante : il fallut, trouver à ce personnage mythique des ancêtres dans la Bible, et lui donner une place dans le système chronologique (jue les travaux d'Eu- sèbe et le grand nom de saint Jérôme avaient fait adopter par les érudits chrétiens. La Bible nous ap- prend que Japhet, ûls de Noé, fut père de Gomer et de Magog (1). Les Irlandais imaginèrent que l'un de ces deux fils de Japhet, Gomer suivant les uns , Magog suivant les autres, :fut père ou grand-père do Bàth, et (|ue Bàth donna le jour à Fênius dit Farsa/d ou le Vieux (2) ; Fênius Farsaid, un des ancêtres mythiques les plus célèbres de la race irlandaise, dont le nom juridique est Fèné , aurait été un des soixante et dix
poème d'Eochaid Ua Flainn , mort en 'J8i, et qui a été inséré dans dans le Lebar gabala , Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 4.
(1) Genèse, chapitre X, versets 1, 2.
(ï) «Da mac Magog maie lafeth, maie Noi, idon Baath ocus Ibath. Baath. mac doside Fênius Farsaid. athar na Scithecda, idon Fênius, mac Baath, maie Magog, maie lafeth, maie Noi et rcliqua. » Leabhar na hUidhre, p. 1 , col. 1. Dans le Livre de Leinster, p. 2, col. 1 , ligne 8, Gomer prend la place de Magog, et Baath descend de Gomer par Ibath , qui devient père de Baath , dont il est frère dans le Leabhar na hUidhre.
40 CHAPITRE II.
chefs qui bâtirent la tour de Babel. Un de ses fils fut Nél, qui épousa Scota, fille de Pharaon, d'où le nom de Scots, un de ceux qui désignent la race irlandaise ; Nêl eut de Scota, Gôidel Glas, d'où le nom de Gôidel, un de ceux que porta aussi la race irlan- daise (1). Gôidel Glas fut père d'Esru. Esru vivait au temps de Moïse et de la sortie d'Egypte. Gela fait du déluge à la sortie d'Egypte, sept générations pour un espace de 837 ans, suivant les calculs de Bède , la grande autorité chronologique en Irlande au moyen âge (2) , en sorte que chaque génération correspond à une durée de 119 ans. Esru eut plu- sieurs fils dont l'un , Sera , fut père de Partholon ; et dont un autre est l'ancêtre des races qui ont ulté- rieurement peuplé l'Irlande (3).
Il ne faut pas demander trop de logique aux vieux chroniqueurs irlandais. Si nous en croyons le Lebar Gabala , Partholon, petit-fils d'un contemporain de Moïse, arriva en Irlande la soixantième année de l'âge d'Abraham (4), c'est-à-dire trois cent trente ans
(1) Fêni ô Fenius asbertar,
brig cen docta; Gaedil ô Gaediul Glas garta, Scuit ô Scota. Livre de Leinster, p. 2, col. 1 , lignes 36, 37.
(2) Bede, De temporum ratione, chez Migne. Patrologia latina, t. 90, col. 524-528. Le déluge aurait eu lieu l'an du inonde 1658 , la sortie d'Egypte l'an du monde 2493.
(3) Voyez la préface du Lebar gabala, dans le Livre de Leinster, p. 2; et le Lebar gabala lui-même : Livre de Leinster , p. 5, col. 1, lignes 6, 7 et 10.
(4) Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne tl ; Chronicum Seotorum ,
PARTHOLON. 41
avant Moïse (1). Le môme traité met aussi la venue de Partliolon trois cents ans après le déluge (2j. Nous trouvons déjà cette date : « trois cents ans après le déluge », dans le poème d'Eochafd ùa Flainn, que nous avons plusieurs fois cité (3) et qui fut écrit dans la seconde moitié du dixième siècle. Cette date devrait, suivant les Irlandais, correspondre à la soixantième année de l'ère d'Abraham dans la chro- nologie de Bède; mais il n'y a pas une concordance exacte, il faudrait quatre cent Irente-sept ans (4) : nous ne pouvons rien demander de bien précis aux chronologisles irlandais pas plus qu'aux Gallois.
On ne s'est pas contenté de fixer la date de l'ar- rivée de Partholon : on a voulu déterminer la durée de sa race. Suivant le poème d'Eochaid ûa Flainn, il se serait écoulé trois siècles entre le i" mai , où la race de Partholon débarqua à Inber Scène , à l'extré- mité sud-ouest de l'Irlande, et le l" mai où com- mença l'épidémie si terrible qui devait l'enlever tout entière. Cette durée de trois cents ans a été inspirée, comme la concordance avec l'ère d'Abraham et
édit. Hennessy, p. 4. Suivant Bède, l'an soixante d'Abraham est l'an du monde 2083.
(1) Je suis la chronologie de Bode. L'an soixante d'Abraham serait l'an du monde 2083, et Moïse serait né l'an du monde 2413.
(2) Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 5. On lit trois cent douze ans dans la légende de Tûan. "Voyez plus bas, chap. Ill, § 3.
(3) Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 19, 20.
(4) De l'an du monde 1856, date du déluge, à l'an du monde 2083, date de la soixantième année d'Abraham suivant la chronologie de Bède. Migne, Patrologia latina, t. LXXXX, col. 524, 527.
42 CHAPITRE II.
comme le rapport chronologique entre Partholon et le déluge , par le désir de mettre la chronologie irlandaise en rapport avec la chronologie biblique. Nennius n'a pas connu ces divagations.
Chez Nennius, les Pietés arrivent dans les îles Orcades d'où ils gagnent le nord de la Grande-Bre- tagne huit cents ans après l'époque où le prêtre Héli était juge d'Israël, et quand Postumus régnait sur les Latins. Si l'on s'en rapporte à la chronologie de saint Jérôme, Héli et Postumus vivaient au douzième siècle avant notre ère (1) ; par conséquent , suivant Nennius, l'arrivée des Pietés dans les îles Orcades et en Grande-Bretagne aurait eu lieu au quatrième siècle avant notre ère ; or , ajoute Nennius , l'arrivée des Scots en Irlande est postérieure à l'arrivée des Pietés en Grande-Bretagne ; et le premier des Scots qui vint en Irlande fut Partholon (2). Si donc nous en croyons Nennius , la légende des Partholon est un fait his- torique qui n'est pas antérieur au quatrième siècle avant notre ère.
Nennius est donc bien loin des chronologies fau-
(1) Migne, Palrologia latina, t. XXVII. col. 277-285.
(2) a Quando vero regnabat Bruto in Britannia, Heii sacerdos ju- dicabat in Israel, et tune area testamenti ab alienigenis possidebatur, Postumus autera frater ejus apud Latinos regnabat. Post intervallum vero multorum annorum Picti venerunt et occupaverunt insulas quae voeantur Orcades et postea ex insulis vastaverunt regiones multas et occupaverunt eas in sinistrali parte Britanniae teneates usque ad hodiernum diem. Novissime auteua Seotti venerunt a partibus Hispaniae ad Hiberniara. Primus autem venit Partholonus. » Appendix ad opera édita ab Angelo Maio, Romae, 1871. p. 98.
PARTHOLON. 43
tastiques imaginées plus tard. Il n'a pas, du reste, sur les dates, des doctrines bien rigoureusement dé- terminées , et il paraît peu se soucier de mettre sa notation,chronologique d'accord avec elle-même; car, plus loin, parlant d'un fait qui, dans l'histoire my- thologique d'Irlande , est bien postérieur à l'arrivée de Parlholon, racontant l'arrivée des fils de Mile, il nous dit qu'elle eut lieu mille douze ans après le pas- sage de la mer Rouge; or, d'après sa chronologie, le passage de la mer Rouge aurait eu lieu quinze cent vingt-huit ans avant notre ère (1) ; par conséquent les fils de Mile auraient débarqué en Irlande l'an 516 avant J.-C, tandis (juo Partholon, bien antérieur aux fils de Mile, n'aurait pas pris possession de l'Ir- lande avant le quatrième siècle, et y aurait apparu plus d'un siècle après les fils de Mile , qui sont ce- pendant postérieurs à lui.
Il est facile de comprendre la cause de cette con- tradiction. La chronologie dos fils de Mile est fondée sur des traditions qui ont une certaine valeur histo- rique, des listes de rois, par exemple, tandis que la légende de Partholon n'oll're, dans sa forme la plus ancienne, qu'un seul élément de chronologie compa- rative : c'est l'histoire du Tùan mac Gairill, d'abord homme, puis successivement cerf, sanglier, vautour et saumon ; sous ces cinq formes, il vécut en fout
(I) Suivant saint Jérôme, Migne , Patrologia latina, t. XXVII, col. 179-180, le passage de la mer Rouge aurait eu lieu 1512 ans avant notre ère.
44 CHAPITRE II.
trois cent vingt ans. Sous ses quatre premières for- mes , dont la durée totale fut de trois siècles , il fut témoin de toutes les émigrations qui constituent la ^plus ancienne histoire , l'histoire mythologique d'Irlande ; puis , sous l'empire de la race actuelle , changé d'abord en saumon, il redevint homme et raconta ce qu'il avait vu. Cette fantastique et vieille légende n'offre pas une base bien solide aux travaux des chronologistes. Nennius n'a donc su quelle date donner à l'arrivée de Partholon. Après lui on a été plus hardi. Mais nous ferons observer que la lé- gende de Tùan est inconciliable avec la doctrine des chronographes chrétiens postérieure à Nennius, suivant lesquels la race de Partholon aurait eu, à elle seule, trois cents ans de durée, et qui, de l'ar- rivée de cette race à celle des fils de Mile ou de la race actuelle, comptent neuf cent quatre-vingts ans (1) au lieu de trois cents, comme on lit dans la légende de Tùan.
(1) De l'an du monde 2520 à l'an du monde 3500 : Annales des Quatre Maîtres, édition d'O'Donovan, 1851, t. I, p. 4, 24.
CHAPITRE III.
ÉMIGRATION DE PARTHOLON (suite). LÉGENDE DE TUAN MAC CAIRILL.
g l. Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été inventée? — g 2. Saint Finnén et Tûan mac Cairill. — g 3. Histoire primi- tive de l'Irlande suivant Tûan mac Cairill. — g 4. La légende de Tûan mac Cairill et la chronologie. Modifications dues à l'in- fluence chrétienne. — g 5. La légende de Tûan mac Cairill , dans sa forme primitive, est d'origine païenne.
S 1.
Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t*elle été inventée ?
Quand Hésiode , dans les Travaux et les Jours , esquisse rapidement l'histoire des trois premières races : de la race d'or , de la race d'argent et de la race d'airain , qui se sont succédé sur la terre , et qui ont chacune péri avant la création de la race suivante et sans laisser de postérité , il ne se de-
46 CHAPITRE III.
mande pas comment le souvenir de chacune de ces races et de leur histoire a pu parvenir jusqu'à lui. Dans le domaine poétique de la mythologie, un Grec ne s'embarrassait pas de si peu. Les Irlandais , en hommes sérieux, ont traité les choses moins légè- rement.
Gomme la race d'or, comme la race d'argent, comme la race d'airain en Grèce, la race de Partho- lon, celle de Nemed, celle des Tùatha De Danann se sont succédé en Irlande ; la première avait disparu quand est arrivée la seconde , la seconde s'était éteinte quand est arrivée la troisième. Vaincus par les ancêtres des Irlandais modernes, la troisième race, celle des Tùatha De Danann, s'est abritée derrière le manteau de l'invisibilité qu'elle ne dé- pouille plus que dans des circonstances excep- tionnelles. Comment est parvenue jusqu'à nous la connaissance de ce passé lointain qui concerne des populations où les habitants actuels de l'île ne comp- tent pas d'ancêtres, et auxquelles, par conséquent, les traditions des familles , les traditions nationales ne peuvent remonter?
La biographie merveilleuse de Tùan mac Gairill , Tùan, fils de Garell, donnait aux Irlandais et peut- être même à toute la race celtique la solution de cette difficulté. Nous avons de cette légende une ré- daction chrétienne arrangée par un auteur qui vou- lait faire accepter par le clergé chrétien , comme une histoire pieuse , une des plus antiques traditions païennes de ses compatriotes. Nous allons donner
TLAN MAC CAIRILL. 47
cette tradition telle qu'elle nous a été transmise. Nous en connaissons trois manuscrits : le Leabhar na hUidhre ^ écrit vers l'année 1100; le manuscrit Laud 610 de la bibliothèque bodléienne d'Oxford , quinzième siècle; et le manuscrit H. 3. 18 du Col- lège de la Trinité de Dublin, seizième siècle (1).
^ 2.
SahU Finnên et Tùan mac Cairill.
Transportons-nous au milieu du sixième siècle de notre ère. Saint Finnên vient d'arriver en Irlande avec son célèbre Evangile , (jui doit être l'objet de contestations entre lui et saint Golumba. Nous avons parlé de la copie de cet Evangile faite par Columba, du mécontentement de Finnên, et de sa plainte portée devant le roi Diarmait, fils de Gerball (2), qui déclara Finnên propriétaire de la copie exécutée par Golumba.
Finnên fonda un monastère à Mag-bile , aujour- d'hui Movilla , dans le comté de Down , en Ulster. Il alla un jour, accompagné de ses disciples, faire visite à un riche guerrier qui demeurait dans la même localité. Mais ce «uerrier interdit aux clercs
(1) Leabhar na hUidhre, p. 15-16. incomplet; Laud GIO. f"' 102-103; Trinity College Dublin. H. 3. 18. p. 38-39.
(2) Diarmait, fils de Cerball, régna de 544 à 565 , suivant les An- nales de Tigernach : O'Conor, Rernm hibernicarnm scriptores, t. II, 1" partie, p. 139, 1 19.
48 CHAPITRE III.
l'entrée de la forteresse qu'il habitait. Pour obtenir la levée de cette défense , Finnên fut obligé de re- courir au moyen que la loi irlandaise mettait à la disposition des faibles quand, victimes d'une injus- tice , ils voulaient contraindre les forts à céder devant leur plainte désarmée. Ce moyen était le jeûne (1).
Il jeûna tout un dimanche devant la forteresse du puissant et malveillant guerrier. Celui-ci se laissa fléchir et fit ouvrir à Finnên. Sa croyance n'était pas bonne (2) , dit le vieux conteur , c'est-à-dire qu'il n'était pas chrétien. Il y avait encore des païens en Irlande au sixième siècle.
Finnên fit donc une visite au guerrier , puis re- tourna dans son monastère et y parla de sa nouvelle connaissance. « C'est un homme excellent , » dit-il à ses disciples ; « il viendra à vous, vous consolera et » vous racontera les vieilles histoire d'Irlande. » En effet, le lendemain matin , de bonne heure , le noble guerrier arrive dans la demeure du prêtre , et sou- haite le bonjour à Finnên et à ses disciples. « Ac- » compagnez-moi dans ma solitude , leur dit-il ; » vous y serez mieux qu'ici. » Ils allèrent avec lui dans sa forteresse, ils y célébrèrent l'office du di- manche , psalmodie , prédication et messe. — « Qui » êtes-vous? » demanda Finnên à son hôte. — « Je
(1) Senchus Môr , dans Ancient laivs of Ireland , t. I, p. 112, 114, 116, 118; t. II, p. 46, 352.
(2) « Ni-r-bu maith a-chretem ind laich , » Leabhar na hUidhre, p. 15, col. 1 , lignes 39-40.
TUAN MAC CAIRILL. 49
» suis originiraire d'Ulster , » répondit ce dernier. « Mon nom est Tùan , fils de Garell (en irlandais , » Tùan mac Cairill) ; mon père était fils de Muredach » Munderc (1). C'est de mon père que ce désert m'est » venu en héritage. Mais il fut un temps où l'on m'ap- » pelait Tùan, fils de Starn , fils de Sera, Starn mon » père était frère de Partholon. » — « Raconte-nous, » lui dit Finnên, « l'histoire d'Irlande, c'est-à-dire ce » qui est arrivé dans cette île depuis le temps de Par- » tholon, fils de Sera (2). Nous n'acce[iterons chez toi » aucune nourriture tant que nous n'aurons pas ob- B tenu de toi les vieux récits que nous désirons. » — « Il est difficile, » répondit Tùan, « que je prenne » la parole avant d'avoir eu le loisir de méditer la » parole de Dieu que tu nous as annoncée. » — « N'aie aucun scrupule, » lui répliqua Finnên, « ra- » conte-nous , nous t'en prions , tes propres aventu- » res et les autres événements qui se sont passés en » Irlande. » Tùan commença ainsi :
(1) Les Annales des Quatre Maîtres, édition d'O'Donovan , t. I, p. 174, font mourir en 526 Cairell, roi d'Ulster, fils de Muireadhach Muindercc. L'année 526 des Quatre Maîtres correspond à l'année 533 de Tigernach, et à l'année 530 du Chronicum Scotorum qui ne {)arlent pas de CairelL Les Quatre Maîtres ont sans doute emprunté ce per- sonnage à la légende de Tûan. Muireadach Muinderg, roi d'Ulster, mort en 479, ibidem, t. II, p. 1190, n'est pas plus authentique que Cairell ou Carell.
(2) Sera aurait eu deux fils : 1° Partholon -, 2° Starn, père de Tiiau-
II
50 CHAPITRE III.
S 3.
Histoire primitive de l'Irlande suivant Tûan mac CairilL
« Cinq invasions ont été subies par l'Irlande jus- » qu'à présent. Personne n'y était venu avant le, o déluge; et après le déluge, personne n'y arriva, » tant qu'il ne se fut pas écoulé trois cent douze » ans. »
Un autre texte fait dire à Tùan mille deux ans (1). Il est clair que cette légende , dans sa forme la plus ancienne, ne parlait pas du déluge, et que les deux dates ajoutées après coup sont l'expression de deux systèmes chronologiques différents , chacun étran- ger à la mythologie celtique. Reprenons le récit de Tûan.
« Alors Partholon , fils de Sera , vint s'établir en » Irlande. Il était exilé; il amenait avec lui vingt- » quatre hommes , accompagnés chacun de leur » femme. Ses compagnons n'étaient guère plus in- » teUigents les uns que les autres (2). Ils habitèrent
(1) Côic gabala êm, ol se, ro-gabad Eriu [co-sind-amsir-si, ocus ni-r-gabad rian-]dilind, ocus nî-s-ragbad iar n-[d]ilind co-ro-chatêa dî blîadain dêc ar tri cêtaib. » Ce texte est celui du Leabhar na hUidhre, p. 115 , col. 2 , lignes 19-21 , sauf les mots entre crochets , qui sont empruntés aux manuscrits Laud 610 et H. 3. 18. La leçon « mille deux ans, » da Uiadain ar mile, est celle du manuscrit H. 3. 18.
(2) Cette ineptie est chez Hésiode le caractère distinctif de la race d'argent : Les Travaux et les Jours, vers 130-134.
TUAN MAC CAIRILL. 51
» l'Irlande jusqu'à ce qu'ils y furent cinq mille de la » même race. Une mortalité les frappa entre deux » dimanches, et tous perdirent la vie ; un seul homme » survécut. Car la coutume est que jamais massacre » n'arrive sans qu'il échappe un historien qui , plus » tard , raconte les événements. C'est moi qui suis B cet homme-là. Resté seul, j'allai de forteresse en D forteresse, de rocher en rocher, pour me mettre » en sûreté contre les loups. Pendant vingt-deux » ans, il n'y eut pas en Irlande d'autre habitant que » moi. Je tombai dans la décrépitude, et j'arrivai à » une extrême vieillesse. J'habitais les rochers et les » déserts; mais je ne pouvais plus faire de course, » et des cavernes me servaient d'asile.
» Ce fut alors que Nemed, fils d'Agnoman, prit » possession de l'Irlande. Son père était un frère du » mien (1). Je le voyais (2) du haul des rochers, et je » fis en sorte de l'éviter. J'avais de grands cheveux , » de grands ongles ; j'étais décrépit, gris, nu, daus
(1) Si nous nous en rapportons au texte du Leabhar na hUidhre , p. IJ, col. 2, ligne 37, et du manuscrit Laud 610, folio 102 verso , col. I, Nemed aurait été frère du père de Tùan. Je crois qu'il y a là une faute de copie, et qu'on a écrit par erreur brdthair, qui est le nominatif, au lieu de hrdlhar, qui est le génitif.
(2) Le Leabhar na hUidhre , p. 15, col. 2, ligne ;J8, se sert de la première jicrsonne du singulier du présent de l'indicatif, alachim , qu'on trouve aussi écrit atacllm dans le manuscrit H. 3. 18, p. 38, col. 1, ligne première. C'est une mauvaise transcription d'un plus ancien at-a-clilnn, qui est le prosent secondaire du verbe atchiu. On trouve attacin , par une seule n, dans le manuscrit Laud 610, folio 102 verso, col. 1.
52 CHAPITRE III.
» la misère et la souffrance. Après m'être endormi » un soir, quand je me réveillai le matin j'avais » changé de forme : j'étais cerf. J'avais retrouvé ma » jeunesse et la gaieté de mon esprit , et je chantai » des vers sur l'arrivée de Nemed et de sa race et » sur la métamorphose que je venais de subir. »
Yoici la traduction de la fin de ce poème :
« Près de moi est arrivée , ô Dieu bon ! la tribu » de Nemed, fils d'Agnoman. Ce sont de puissants » guerriers qui , dans le combat , pourraient me faire » de cruelles blessures. Mais sur ma tête se dispo- » sent deux cornes armées de soixante pointes ; j'ai » revêtu, forme nouvelle, un poil rude et gris. La » victoire et ses joies me sont rendues faciles : il y » a un instant , j'étais sans force et sans défense (1).
» Quand j'eus pris cette forme d'animal, je devins » le chef des troupeaux d'Irlande. De grands trou- » peaux de cerfs marchaient tout autour de moi , » quels que fussent les chemins que je suivisse. » Telle fut ma vie au temps de Nemed et de ses » descendants.
» Lorsque Nemed et ses compagnons arrivèrent 9 en Irlande , voici comment s'était fait leur voyage. » Ils étaient partis dans une flotte de trente-quatre » barques , et chaque barque contenait trente per- » sonnes. En route, ils s'égarèrent pendant un an et
(1) Dans le texte du Leabhar na hUidhre, p. 16, col. 1, les mots « is-and-sin ro-radius-[s]a na-briathra-sa sis » sont suivis d'un poème en six quatrains. Nous donnons la traduction des deux der- niers.
TTJAN MAC GAIRILL. 53
» demi (1), puis ils firent naufrage et périrent presque » tous de faim et de soif. Neuf seulement échappè- » renL : Nemed , avec quatre hommes et quatre fera- ^ mes. Ce furent ces neuf personnes qui débarquè- » rent en Irlande. Ils y eurent tant d'enfants et leur » nombre augmenta tellement qu'ils atteignirent le » le chiffre de quatre mille trente hommes et quatre » mille trente femmes; alors ils moururent tous.
» Cependant j'étais tombé dans la décrépitude : » j'avais atteint une extrême vieillesse. Or, j'étais » une fois là , sur la porte de ma caverne ; la mé- » moire m'en est restée , et je sais qu'alors la con- » formation de mon corps changea : je fus trans- » formé en sanglier. Je chantai en vers celte méta- » morphose :
« Aujourd'hui je suis sanglier... je suis roi, je suis
» fort, je compte sur des victoires Un temps fut
» où je faisais partie de l'assemblée qui rendit le » jugement de Parlholon. Ce jugement fut chanté;
» chacun en admirait la mélodie Combien était
» agréable le chant de mon éclatante sentence! il » plaisait aux jeunes femmes qui étaient bien jolies.
(1) Si nous en croyons le Leabhar na hUidhre, p. 16, col. 1, ligne 21, et le manuscrit H. 3. 18, p. 38, col. 1, ce malheur leur serait arrivé dans la mer Caspienne; mais cette addition, relativement récente, ne se trouve pas dans le manuscrit Laud 610, folio 102 verso, col. 2, où le passage correspondant se lit à la première ligne. On sait que la géographie de Strabon fait communiquer la mer Caspienne avec l'Océan. Strabon, livre II, chap. V, g 18, édit. Didot-Mùller et Deub- ner. p. 100, livre XI, chap. VII, g 1 ; môme édit., p. 434.
54 CHAPITRE III.
» A la majesté , mon char associait la beauté. Ma
» voix rendait des sons graves et doux J'avais la
» marche rapide et assurée dans les combats
» J'étais charmant de visage Aujourd'hui, me
» voici changé en noir sanglier. »
» Yoilà ce que je disais. Oui, certes, je fus san- » glier. Alors je redevins jeune; mon esprit recouvra » sa gaieté; je fus roi des troupeaux de sangliers » d'Irlande , et je restai fidèle à mon habitude de me » promener autour de ma maison quand je rentrais » dans cette région de l'Ulsler au temps où l'âge me » faisait retomber dans la décrépitude et dans la mi- » sère. C'était toujours ici que se produisait ma mé- » tamorphose, et voilà pourquoi je revenais toujours » ici attendre le renouvellement de mon corps.
» Puis Sémion, fils de Stariat, s'établit dans cette » île. C'est de lui que descendent les FifDomnann, » les Fir Bolg et les Galiûin (1). Ils possédèrent l'Ir- » lande pendant un temps.
» Alors j'atteignis la décrépitude et une extrême » vieillesse. J'avais Tesprit triste; j'étais hors d'état » de faire tout ce dont j'étais capable auparavant; » j'habitais des cavernes sombres, des rochers peu » connus, et j'étais seul. Puis j'allai dans ma maison, » comme je l'avais toujours fait jus(jue-là. Je me rap- » pelle bien toutes les formes que j'avais précédem-
(1) Nous reproduisons ici le texte du Leabhar na hUidhre , p. 16, col. 2, lignes 5-7. Le nom des Galiûin a été supprime dans les ma- nuscrits H. 3. 18, p. 38, col. 2. et Laud (ilO. folio 102 verso, coi. 2. Ces manuscrits mettent le commencement des Galiûin plus tard.
TUAN MAC GAIRILL. 55
» ment revêtues. Je jeûnai pendant trois jours; [j'ai » oublié de vous dire que chacune de mes métamor- » phoses avait été précédée par trois jours de jeûne]. « Au bout de ces trois jours , mes forces furent ï tout à fait épuisées. Alors je fus métamorphosé » en un grand vautour, ou, pour m'exprimer au- j> trement , en un énorme aigle de mer. Mon esprit » recouvra sa gaieté. Je devins capable de tout ; je » devins chercliear et actif; je parcourais l'Irlande » entière et je savais tout ce qui s'y passait. Alors » je chantai des vers :
« Vautour aujourd'hui, j'étais hier sanglier
» Dieu qui m'aime m'a donné cette forme Je
» vécus d'abord dans la troupe des cochons sauvages.
» Aujourd'hui me voici dans celle des oiseaux
» Par une merveilleuse décision de la bonté divine » sur moi et sur la race de Nemed , celte race est » soumise à la volonté des démons , et moi je vis » en la compagnie de Dieu. »
Nous demanderons la permission d'interrompre un instant Tùan mac Cairill pour appeler l'attention sur la forme pieuse à l'aide de laquelle l'auteur du moyen âge dont nous reproduisons la rédaction a cherché à faire accepter cette légende par le clergé chrétien. Tùan, changé en vautour, croit an vrai Dieu, tandis que les hommes qui habitent l'Irlande sont soumis à l'empire du démon et vivent dans le paga- nisme. Il aurait fallu en Irlande, au moyen âge, avoir l'esprit bien mal fait pour rejeter, au nom du chris- tianisme, une si édifiante histoire. Mais revenons à
56 CHAPITRE III.
notre héros et écoutons la suite du récit qu'il fait à à saint Finnên et aux compagnons du pieux abbé.
« Beothach, fils de larbonel le prophète, s'empara B de cette île après avoir vaincu les races qui l'occu- » paient. C'est de Beolhach et de larbonel que des- ï cendent les Tûatha De [Danann] , dieux et faux » dieux auxquels on sait que remonte l'origine des » savants irlandais. Il est probable que le voyage qui » les conduisit en Irlande avait pour point de départ » le ciel : ainsi s'expliquent leur science et la supé- » riorité de leur instruction. Quant à moi , je restai » longtemps en forme de vautour, et je vivais en- » core sous cette forme quand arriva la dernière de » toutes les races qui occupèrent l'Irlande.
» Ce furent les fils de Mile qui firent la conquête » de cette île sur les Tùatha De Danann. Cependant « je gardai la forme de vautour jusqu'à un moment j> où je me trouvai dans un trou d'arbre au bord 0 d'une rivière. J'y jeûnai neuf jours. Le sommeil K s'empara de moi, et là même je fus changé en » saumon. Ensuite Dieu me plaça dans la rivière B pour y vivre. Je m'y trouvai bien ; j'y fus actif et » satisfait. Je savais bien nager, et j'échappai long- » temps à tous les périls : aux mains des pêcheurs » armés de filets, aux serres -des vautours et aux » javelots que des chasseurs me lançaient pour me » blesser.
> Un jour, cependant, Dieu, mon protecteur, » trouva bon de mettre un terme à cette heureuse » chance. Les bêtes me poursuivaient ; il n'y avait
TUAN MAG CAIRILL. 57
» pas d'eau où je ne rencontrasse un pêcheur en » observation avec son filet. Un de ces pêcheurs me » prit et me porta à la femme de Garell , roi de ce » pays. Je me rappelle très bien cela. L'homme me » mit sur le gril ; la femme me désira et me mangea » à elle seule tout entier , en sorte que je me trouvai » dans son ventre. Je me souviens du temps où » j'étais dans le ventre de la femme de Garell ; j'ai » conservé mémoire des conversations qui se te- » naient dans la maison et des événements qui arri- » vèrent en Irlande à cette époque-là.
» Je n'ai pas oublié non plus comment, après cela, ») [étant petit enfant], je commençai à parler comme » tous les hommes. Je savais tous les événements » qui étaient arrivés en Irlande. Je fus prophète , et » on me donna un nom : on m'appela Tùan, fils de » Garell. Ce fut ensuite que Patrice vint en Irlande » et y apporta la loi. Un grand nombre furent con- » verlis ; on me baptisa , et je crus au grand et uni- t> que Roi de toutes choses , créateur du monde. »
Tuan cessa de parler. Les auditeurs le remer- cièrent. Finnên et ses compagnons passèrent avec lui dans la salle à manger. Ils restèrent chez lui une semaine, qu'ils employèrent à causer avec lui. Toute l'histoire ancienne d'Irlande , toutes les vieilles généalogies viennent de Tùan, fils de Garell. Avant Finnên et ses compagnons, Patrice s'était déjà entretenu avec Tùan , fils de Garell , qui lui avait fait les mêmes récits. Après saint Patrice , saint Go- lumba a aussi conversé avec Tùan , qui lui a appris
58 CHAPITRE m.
les mêmes choses ; et quand Tùau a raconté à Fin- nên les histoires dont nous venons de parler , il y avait là une foule de témoins ; or tous étaient Irlan- dais : on ne peut donc contester leur véracité , ni l'exactitude du récit, que nous reproduisons d'après eux.
§ 4.
La légende de Tûan et la chronologie. Modifications dues à l'influence chrétienne.
Combien de temps Tùan avait-il vécu sous ces différentes formes? On lui trouvait un total de trois cent vingt ans jusqu'au moment où commence sa seconde vie d'homme.
Voici comment on calculait :
Tûan a été homme la première fois pen- dant 100 ans
Il a vécu sous forme de cerf 80 ans
— sous forme de porc 20 ans
— sous forme de vautour ou
d'aigle 100 ans
Métamorphosé en poisson , il a passé sous l'eau 20 ans
Total. . . 320 ans
Le texte qui nous fournit ces chiffres arrête la no- menclature de ces indications arithmétiques au mo-
TUAN MAC CAIRILL. 59
Qient où Tùan, mangé par la reine, cessa d'être poisson. Tùan, ajoute-t-il, resta sous forme hu- maine jusqu'au temps de Finnên , fils de Ua Fia- tach (1). Ici, aucun chiffre. Pour savoir la durée to- tale de la vie de Tùan , il faudrait trouver combien de temps a duré la dernière période de son exis- tence, quand, ayant forme humaine pour la seconde fois, il était fils, non plus de Starn, mais de Garell.
La réponse à cette question n'a pas toujours été la même. C'est à l'époque chrétienne qu'on a ima- giné de faire vivre Tùan jusqu'au temps de saint Finnên, c'est-à-dire jusqu'au sixième siècle de notre ère. Ce sont les Irlandais chrétiens qui ont éprouvé le besoin de mettre l'authenticité de leurs traditions mythologiques sous le patronage de saint Finnên, de saint Columba et de saint Patrice. A l'époque païenne, il était inutile de faire vivre Tùan jusqu'à une date aussi rapprochée.
L'invention de ce personnage n'avait qu'un but •. ex[)li(iuer comment avait pu se transmettre aux Ir- landais l'histoiru de trois racos qui avaient, dit-on, jadis occupé l'Irlande, ([ui avaient depuis disparu et desquelles ne descendaient pas les ancêtres de la
(!) uTuan fuit in forma viri cenlum annis ia Hôri[nn] iar Fintan; fiche bliadna in forma porci , LXXX anni[8] in forma ccrvi, centum anni[s] in forma aquilae, XX .bliadan fo-lind in forma pi[s]cis, ite- rum in forma hominis co-sentaith co hainisir Finnio mie hui Fhia- tach. » Bibliothèque bodléienne d'Oxford, Laud GIO. folio 103 recto, col. 2. Nous verrons plus loin l'explication des mots tor Fintan , après Fintan, qui se rapportent .'i la légende de Cessair.
60 CHAPITRE III.
population actuelle de Tile. Ces trois races étaient celle de Partholon, celle de Nemed et celle des Tùatha De Danann. Tùan pendant sa première vie d'homme avait été contemporain de la « famille » de Partholon et de l'arrivée de Nemed. Cerf il avait été témoin de la destruction de la race de Nemed. Aigle ou vautour, il avait vu les Tùatha de Danann maî- tres de l'Irlande.
Grâce à ses transformations, Tùan avait pu, sans violer les lois ordinaires de la durée de la vie, sans autre phénomène surnaturel que ses métamorphoses, assister à l'arrivée et à la disparition successives des trois races qui ont précédé les fils de Mile, des trois races qui ont occupé l'Irlande avant les habitants historiques de l'île. Il avait survécu à ces trois races. Redevenu homme au temps des fils de Mile, c'est-à-dire des aïeux de la race irlandaise moderne, il leur avait raconté l'histoire de ces populations primitives, il avait même pu leur donner des détails sur l'origine desFir-bolg, des Fir Domnann, desFir- Galioin leurs adversaires de l'époque héroïque, puis- qu'il était sangUer à la date de l'arrivée de ces trois peuples.
Ces vieux récits, une fois connus de la race de Mile, s'étaient transmis père en fils et de file en fde avec le trésor entier des traditions nationales. Dans la plus ancienne rédaction de la légende , la seconde vie humaine de Tùan avait duré ce (jue dure ordi- nairement une vie d'homme : la prolonger au delà des limites naturelles aurait été inutile et contraire
TUAN MAC CAIRILL. 61
aux données fondamentales de cette composition épique qui n'admet pas ce genre de prodige.
Mais quand, pour faire adopter parle clergé chrétien le merveilleux tout païen de la légende de Tùan, on imagina de le placer sous la protection des saints les plus célèbres et les plus respectés du christianisme irlandais, il fallut modifier les données primiti- ves du récit et y introduire un élément surnaturel que ce récit n'avait pas contenu jusque-là. Dès lors il fut admis quo Tùan, devenu homme pour la seconde fois, avait vécu sous cette forme un grand nombre de siècles.
« Nous lisons dans les histoires d'Irlande, » écrit Girauld de Gambrie, « que Tùan dépassa de beau- » coup la longévité de tous les patriarches bibliques. » Quelque incroyable et quelque contestable que » cela puisse paraître, il atteignit l'âge de quinze » cents ans (1). » Ce miracle d'une excessive lon- gévité n'a été imaginé en Irlande que quand on y a connu la Genèse. Mathusalem, le plus vieux des pa- triarches, est mort âgé de neuf cent soixante-neuf ans, Tùan a vécu quatre cent trente et un an de plus. C'est un des points par où se manifeste la supériorité de l'Irlande sur le reste du monde. Or, ce détail de
(!) Giraldus Cambrensis, Topographia Hibernica , III, 2, dans Giraldi Cambrensis opera, édités par Dimock, t. V, p. 142. Au lieu de Tuanus, le nom du personnage est écrit Ruanus, Gdèle repro- duction d'une faute qui se trouve déjà dans les manuscrits de Gi- rauld de Cambria.
62 CHAPITRE III.
la légende de Tùan n'a pu être imaginé que par un auteur qui avait lu la Bible. ■ Mais les métamorphoses par lesquelles Tùan est, dit-on, passé ont une origine littéraire tout autre.
§ 5.
La légende de Tùan mac CairiLl dans sa forme pri- mitive est d'origine païenne.
La croyance à des métamorphoses qui explique- raient la merveilleuse science de certains hommes est une conception celtique que nous trouvons aussi dans le pays de Galles. Taliésin raconte qu'il a été aigle (1). L'idée qu'une âme pouvait en ce monde revêtir successivement plusieurs formes physiques différentes était une conséquence naturelle d'une doctrine celtique bien connue dans l'antiquité. Cette doctrine est que les défunts qui ont laissé dans le tombeau leur corps privé de vie trouvent en échange un corps vivant dans la contrée mystérieuse qu'ils vont habiter sous le sceptre séduisant du roi puis- sant des morts (2).
(1) « Bum eryr. » Kad Godeu, vers 13, chez Skene, The four an- cient books of Wales, t. II, p. 137.
(2) « Imprimis hoc volunt persuadere [druides] , non interire ani- mas, sed ab aliis post mortem transire ad alios. » César, De bello gallico, livre VI, c. 14, g 5.
.... Vobis auctoribus umbrae Non tacitas Erebi sedes Dilisque profundi Pallida regna pelunt : regit idem spirilus artus Orbe alio. Lucain, Phanale, 1. I, v. 454-457.
TUAN MAC CAIRILL. 63
C'est la loi à cette universelle métamorphose des humains qui a inspiré la croyance aux métamorpho- ses étranges de Tùan et de Taliésin. Ainsi la légende de Tùan a ses racines dans un des principes fonda- mentaux de la théologie des Celtes païens. Il n'est pas du reste le seul personnage dont l'âme ait en Irlande revêtu successivement deux corps d'homme et qui soit né deux fois. Mongân, roi d'Ulster au com- mencement du sixième siècle, était identique au cé- lèbre Find, mort deux siècles avant la naissance de Mongàn : l'âme de l'illustre défunt était revenue du pays des morts animer en ce monde un corps nou- veau (1).
Ainsi la survivance de l'âme au corps et la possi- bilité que l'âme d'un mort prenne derechef un corps en ce monde sont des croyances celtiques , et ces croyances expliquent les transmigrations merveil- leuses ou les métamorphoses qui sont un des plus curieux éléments de la légende de Tùan mac Cai - rill (2).
(t) On trouveiM la Ic^'ende de Mongdn aux derniers paragraphes du chapitre XIV.
(2) C'est M. W. M. Henncssy qui a appelé mon attention sur ce document, et je dois à son amicale obligeance la solution d'une partie des difficultés de la traduction.
CHAPITRE IV.
CESSAIR; DOUBLET DE PARTHOLON. — FINTAN, DOUBLET DE TUAN MAC GAIRILL.
g 1. Comparaigon de la légende de Partholoa et de Tùan avec celle de Cessair et de Fintan. — g 2. Date où a été imaginée la légende de Cessair et de Fintan. — g 3. Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les savants irlandais du dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore. — § 4. Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande. — § 5. Histoire de Cessair et de ses compagnons de- puis leur arrivée en Irlande. — g 6. Les poèmes de Fintan. — g 7. Fintan : l» au temps de la première bataille mythologique de Mag Tured ; 2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill , sixième siècle de notre ère. — § 8. Les trois doublets de Fintau. Saint Caillin, son élève : conclusion.
§ 1.
Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec celle de Cessair et de Fintan.
Il y a dans l'épopée irlandaise telle qu'elle nous est parvenue un certain nombre de récits relative- ment modernes dont le thème a été emprunté à des
CESSAIR ET FINTAN. 65
légendes plus anciennes ; en changeant les noms et en modifiant quelques accessoires, l'auteur a su don- ner à une composition antique , qui commençait à fatiguer les auditeurs, tout le charme de la nou- veauté. C'est un procédé dont toutes les littératures, et notamment les littératures épiques , nous offrent de nombreux exemples.
La légende de Gessair, que les chronologistes ir- landais placent au début de l'histoire d'Irlande , avant celle dePartholon, est une œuvre chrétienne imaginée probablement dans la seconde moitié du dixième siècle sous l'inspiration combinée de la Ge- nèse et de la légende de Partliolon. Gessair est une petite-fiUe de Noé ; elle arriva en Irlande quarante jours avant le déluge : elle y périt submergée par les eaux avec tous ses compagnons. Un seul fit ex- ception : ce fut Fintan, qui, par un miracle sans exemple, vécut plusieurs milliers d'années et fut, croyait-on, témoin dans un procès, au sixième siècle de notre ère.
Fintan est un doublet de Tùan ; il le copie , mais lui est de tout point supérieur. Il n'a pas subi de métamorphoses déshonorantes ; son âme n'a pas habité des corps d'animaux, et, tandis que Tùan a vécu quinze cents ans seulement, la vie de Fintan s'est prolongée pendant cinq mille ans. L'Irlaiide, fière de Tiîan, peut à bon droit s'enorgueillir d'avoir été habitée par un homme aussi prodigieux que Fintan .
Quant à Gessair, elle a sur Partholon^cette supé- II '5
66 CHAPITRE IV.
riorité d'intérêt que les femmes ont toujours sur le sexe fort et laid dont elles embellissent la vie. A la date de sa naissance littéraire, Gessair a eu sur le vieux Partholon cette irrésistible suprématie de la nouveauté , qui est identique au charme de la jeu- nesse; en même temps, par une contradiction sin- gulière, elle vieillissait de trois siècles les débuts de l'histoire d'Irlande, ajoutant par ce regain d'antiquité un titre de plus à l'orgueil national irlandais.
Gessair arriva , dit-on , en Irlande trois cents ans avant Partholon, quarante jours avant le déluge. Il n'y a guère de région du monde qui puisse faire re- monter plus haut son histoire.
§ 2.
Date où a été imaginée la légende de Cessair et de Fintan.
Au commencement du dixième siècle Cessair n'était pas eocore inventée. NenniuSj qui écrivait son livre vers le milieu de ce siècle, n'avait pas entendu par- ler de Gessair. Le premier, dit-il, qui vint en Irlande fut Partholon (1). G'est la doctrine exprimée dans la
(l) Cl Primus autem venit Partholonus » Appendix ad opera édita db Angela Mario, Romse, 1871, p. 98. Le traducteur irlandais de Nen- nius entend ce passage comme nous : « Ceid fear do gab Eirind i. Parrtalon. » « Le premier homme qui occupa l'Irlande , c'est-à-dire Parrtalon. i Todd , The irish version of the Uistoria Britoniim of Nennius , p. 42.
CESSAIR ET FINTAN. 67
légende de Tùan mac Gairill. « Il y eut, » dit Tùan, « cinq invasions en Irlande jusqu'aujourd'hui. Per- » sonne n'occupa l'Irlande avant le déluge (1). »
Enfin, par inattention, Tauleur du Lcbar (/abala , qui commence l'histoire d'Irlande par la légende de Cessair, a conservé en tête de sa seconde section , consacrée à Partholon , les mots par lesquels la lé- gende de ce héros mythique débutait aux temps chrétiens, du sixième au dixième siècle de notre ère, avant que les aventures de Cessair ne fussent inven- tées. Ces mots sont : a Personne de la race d'Adam n'occupa l'Irlande avant le déluge (2). » Or le même auteur avait écrit quelques lignes plus haut : « Ges- » sair, fille de Bith , fils de Noé, prit possession de » l'Irlande quarante jours avant le déluge (3). » La contradiction lui a écliappé.
(1) Les mots ni-r- gabad rîan dUind, « elle ne fut pas occupée avant le déluge, » ont été passés par le copiste auquel nous devons le texte de cette légende conservé par le Leabhar na hUidhre, p. 15, col. 2 ; mais on les trouve dans le manuscrit de la bibliothèque bod- leienne d'Oxford coté Laud 610, folio 102 verso, col. 1, et dans le manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin coté H. 3. 18 , p. 38 . coL 1.
(2) « Ni ro gab nech Ira do sîl Adaim Erind rîan dilind. » Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 4.
(3) « llo-s-gab iarum Cessair, ingen Betha maie Noe, ut prsediximus, cethorcha laa rian dilind. « Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 27 et 28. Le renvoi ut préBdiximus se rapporte à la même page, col. 1, ligne 50 : « Rogab em Cessair ingen Belha maie Noe cethorcha la rian dilind, » Ces derniers mots font partie de la préface du Leiar Gabala ou '< Livre des conquêtes , » tandis que la première citation est extraite du texte même du Lebar Gabala.
68 CHAPITRE IV.
L'auteur le plus ancien qui ait parlé de Cessair est Eochaid ûa Flainn, mort en 984 (1). Les vers de ce poète ont été insérés dans le Lehar gabala, dont le récit en prose contient divers détails qu'on ne trouve pas dans le poème.
La légende de Cessair, telle que nous la donnent Eochaid et le Lebar gabala^ présente une grande res- semblance avec celle de Banba, dont il était question dans le Cin dromma snechta, manuscrit du onzième siècle, aujourd'hui perdu (2). Banba, suivant ce ré- cit , serait le nom d'une femme qui serait venue s'établir en Irlande avant le déluge. Or, Banba est un des noms de l'Irlande qui ordinairement, dans les vieux textes irlandais, s'appelle Eriu, au génitif Erenn ou Erend.
Ceci explique pourquoi l'auteur inconnu qui, vers le milieu du douzième siècle, a composé les annales irlandaises intitulées Ghronicum Scotorum a écrit , dès la première page de son ouvrage, qu'en l'an du monde 1599 arriva en Hibernieune fille des Grecs qui s'appelait Eriu, Banba ou Cesar (3). Mais, ajoute-t-il, les anciens historiens d'Irlande ne parlent point
(1) Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 6 et suiv.
(2) Livre de Ballymote , folio 12 A , cité par O'Curry, Lectures on the manusciist materials, p. 13; Keating, Histoire d'Irlande, édition de 1811, p. 148. Cin dwmma snechta veut dire : « Cahier de parche- min au dos de neige, » c'est-à-dire couvert d'une peau blanche.
(3) Hennessy, Chronicum Scotorum, p. 2. L'édition écrit Berba poir Banba. Elle reproduit exactement la leçon du manuscrit qui lui sert de base ; mai? cette leçon est défectueuse.
CESSAIR ET FINTAN. 69
d'elle (i). On voit qu'il avait sous les yeux des sour- ces identiques ou analogues à celles oii Nennius avait puisé : des auteurs antérieurs à Eochaid ûa Flainn et chez lesquels l'histoire d'Irlande commençait avec Partholon.
§ 3.
Cessai)' chez Girauld de Camhrie et chez les savants ir- landais du dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore.
A la fin du douzième siècle, le scepticisme cri- tique dont avait fait preuve l'auteur du Chronicum, Scotorum avait passé de mode. Girauld de Cambrie écrivait alors sa Topographia hibernica. Sa thèse est le contre-pied de celle qu'avait énoncée l'auteur du Chrotiicum Scotorum. t Selon les histoires les plus » anciennes de l'Irlande, dit Girauld, Gaesar», petite- » fille de Noé, apprenant que le déluge allait arri- » ver, résolut de prendre la mer et de se réfugier » dans les îles de l'Occident les plus éloignées, que » personne n'avait habitées encore ; elle espérait > qu'en un endroit où il n'avait pas encore été com- » mis de péché , Dieu ne punirait pas le péché » par le déluge (2). » Cependant cette colonisation antédiluvienne inspire certains doutes à Girauld de
(1) « Hoc non narrant antiquarii Scotorum. » Ihid.
(2) Topographia hibernica, Dist. III, chap. I, dans GiraldÊ Cam- brensis opera, édition Dimock, t. V, p. 139.
70 CHAPITRE IV.
de Gambrie. « Le déluge, dit-il, a presque tout dé- » truit : comment le souvenir de Gaesara et de ce » qui lui est arrivé a-t-il pu se conserver ? Il semble » qu'il y a lieu de douter. Mais cela regarde ceux » qui ont les premiers écrit ce récit. Ge que j'ai en- » trepris est de raconter l'histoire, et non de la dé- ï molir. Peut-être une inscription sur pierre, sur » brique ou sur une autre matière aura-t-elle gardé » le souvenir de ces antiques événements. Ainsi , » ajoute-t-il, « la musique, inventée avant le déluge » par Jubal, fut conservée par deux inscriptions que > Jubal lui-même écrivit l'une sur marbre, l'autre » sur brique (1). »
Girauld de Gambrie ignore ou affecte d'ignorer que Fintan , un des compagnons de Gessair , avait échappé au déluge, et grâce à une vie de cinq mille ans , avait pu encore , au cinquième et au sixième siècles de notre ère, attester l'authenticité des récits qui concernent l'histoire d'Irlande aux époques les plus reculées. Aussi les Quatre Maîtres , qui termi- naient leur ouvrage, comme nous le savons, en 1636, ont-ils, sans hésitation, commencé l'histoire de leur patrie à l'arrivée de Ceasair en Irlande, qua- rante jours avant le déluge, qui aurait eu lieu, sui- vant eux, conformément à la chronologie de saint Jérôme, l'an du monde 2242, avant J.-G. 3451 (2).
(1) Topographia hibernica , Dist. Ill, chap. I, 13, dans Giraldi Cambrensis opera, édition Dimock,*t. V, p. 140, 159.
(2) O'Donovan , Annals of the kingdom of Ireland by the four mas- ten, 1851, t. I, p. 2.
CESSAIR ET FINTAN. 71
Keating est moins confiant. Après avoir raconté la légende de Gessair, il dit que, s'il l'a écrite, c'est qu'il l'a trouvée dans de vieux livres ; mais qu'il ne comprend pas comment elle a pu être transmise aux populations qui sont venues habiter l'Irlande après le déluge. Deux explications, cependant, ajoute-t-il, seraient possibles. L'une serait que cette histoire au- rait été racontée aux Irlandais par les démons-fem- mes, êtres aériens qu'on appelle fées , et qui étaient souvent leurs épouses au temps du paganisme (1). Peut-être aussi cette histoire aura-t-elle été gravée sur des pierres et ces inscriptions auront-elles été lues après le déluge par les nouveaux habitants de l'Irlande. Quant au Fintan qui vécut après le déluge, nous ne pouvons, dit-il, admettre qu'il soit le même que celui qui aurait existé avant le déluge. L'Ecri- ture nous apprend que le genre humain périt tout entier dans le déluge, à l'exception de huit person- nes dont elle nous donne la liste, et dans cette liste le nom de Fintan ne se trouve pas (2). Keating a fait école, et le célèbre poète irlandais Thomas Moore, le plus connu des auteurs qui dans ce siècle ont écrit l'histoire d'Irlande, déclare qu'on est unanime au-
(1) « Acht munab iad na deamhuin aerdha, do bhiodh i n-a leati- nanuibh sîthe aca, thug dhôibh iad re linn a bheith i n-a bpagânai- ghibh dhôibh. » & A moins que ce ne fussent les démons aériens , qui » étaient avec eux sous forme de concubines fées, qui leur aient » rapporté ces histoires, au temps où ils étaient païens. » Keating, Histoire d'Irlande, édition de 1811, p. 154.
(2) Keating, ibid.
72 CHAPITRE IV.
jourd'hui pour considérer Caesara ou Gessair comme un personnage fabuleux (1).
Le grand intérêt que présente cette légende est d'être à peu près rigoureusement datée. Elle a été imaginée dans la seconde moitié du onzième siècle ; et en l'étudiant nous voyons comment , en Irlande , on s'y est pris pour développer et rajeunir la vieille légende celtique , en remplaçant par des ^données chrétiennes et bibliques ce qui, dans le vieux récit, était trop empreint des doctrines du paganisme cel- tique.
S 4.
Pourquoi et comment Cessair vint s'établir en Irlande.
Cessair est fille deBith ; Bith est un des fils de Noé ; Moïse, dans la Genèse, a oublié de parler de Bith et de Gessair. Noé construisait l'arche ; Bith envoya un messager à Noé et le fît prier de lui réserver dans l'arche un appartement tant pour lui que pour sa fille Gessair. Noé refusa (2). Partez, dit-il à Gessair ; allez dans les régions les plus occidentales du monde ; certainement le déluge ne les atteindra pas (3).
(1) « Cesara is allowed on all hands to have been a purely fabu- lous personage. » The History of Ireland by Thomas Moore esq. Paris, 183B, vol. I, p. 77.
(2) Keating, édition de 1811, p. 150.
(3) Lehar gabala, livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 30, 31.
CESIAIR ET FINTAN. 73
Si nous en croyons un récit moderne, Gessair avait abandonné le culte du vrai Dieu , du Dieu de Noé, pour le culte d'une idole ; et ce fut cette idole qui lui donna le conseil de s'embarquer et d'aller au loin chercher un lieu où elle put être à l'abri du dé- luge (1). Gessair partit avec trois navires, et après une navigation de sept ans trois mois elle atteignit avec eux le rivage d'Irlande à Dùn nam-Barc, dans le ter- ritoire de Corco Duibue, aujourd'hui Gorca Guiny (2). Deux des navires flrent naufrage et tous ceux qui s'y trouvaient périrent. Les passagers du troisième ar- rivèrent seuls à terre sains et saufs. G'étaient Ges- sair, Bith son père, deux autres hommes, savoir La- dru et Fintan ; enfin, cinquante jeunes femmes.
.«^ 5.
Histoire de Cessair et de ses compagno7is depuis leur arrivé» en Irlande.
La première chose que firent les trois hommes fut de se partager les femmes. Fintan chanta cette opération en seize vers , où il donne les noms des
(1) Histoire d'Irlande, par Keating, édition de 1811, p. 150.
(2) Lebar gabala , dans le livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes .31- 33. Suivant O'Donovan, Annals of the kingdom of Ireland by the Four masters, 1851, t. 1, p. 3 , note c, Dun na m-barc serait identique à Dunamarc en Corca Luighe , au comté de Cork, et non de Kerry. La durée de sept ans trois mois est attribuée au voyage par le récit de Keating, édition de 1811, p. 152.
74 CHAPITRE IV.
femmes placées dans chacun des trois lots. Le sien comprit dix-huit femmes, plus Gessair ; Bith et La- dru durent chacun se contenter de seize femmes (1). Il y avait quarante jours qu'ils étaient arrivés en Irlande quand le déluge commença. Les eaux attei- gnirent successivement Ladru, à la montagne qui de son nom est appelée Ard Ladran ; Bith, à la monta- gne qui reçut de lui le nom de Shah Betha ; et Ges- sair dans l'endroit qui , à cause d'elle , fut appelé Guil Cesra (2). Gessair mourut la deroière avec les cinquante jeunes femmes qui s'étaient réfugiées près d'elle (3). Fin tan , seul , échappa au fléau qui avait ôté la vie à ses deux compagnons et à ses cinquante et une compagnes. Il vécut, dit-on, jusqu'à la sep- tième année du roi Diarmait mac Gerbaill (4) , c'est-
(1) Ce poème se trouve dans le livre de Leinster, p. 4, col. 2 , et p. 5, col. 1.
(2) La science d'O'Donovan lui a fait retrouver les endroits où périrent ces premiers habitants de l'Irlande. Ard Ladran était située sur la mer, dans la partie orientale du comté de Weford, en Leinster ; Sliab Betha, aujourd'hui Slieve Beagh, est une montagne située sur la limite des deux comtés de Fermanagh et de Monaghan, en Ulster ; on montre encore sur cette montagne le earn ou monceau de pierres sous lequel Bith aurait été enterré. Cuil Cesra, le tombeau de Ges- sair, était sur les bords de la Boyne. O'Donovan, Annals of the kingdom of Ireland by the Four masters, 185, t. I, p. 3, notes d, f, g ; p. 4, note h.
(3) Un poème attribué à Fintan fait mourir Bith, Ladru et Cessair dans les eaux du déluge. Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 8, 9. Un récit plus récent, conservé par Keating (édit. de 1811, p. 154), les fait mourir tous trois avant le déluge.
(4) Lebar gabala, dans le livre de Leinster, p. 12, col. 1, lignes 37- 39. Suivant ce texte, Fintan serait né sept ans seulement avant le
CESSAIR ET PINTAN. 75
à-dire, si nous admettons la chronologie du Chroni~ cum Scotorum, jusqu'à l'année 551 de notre ère.
Les poèmes de Fintan.
Pendant ce long espace do temps , il fut témoin d'événements nombreux. On lui attribue des poèmes sur les faits les plus anciens de l'hisloire irlandaise. Voici la traduction d'un des principaux :
« Si l'on m'interroge sur l'Irlande , je sais et je » puis raconter avec plaisir toutes les conquêtes dont » elle fut l'objet depuis l'origine du monde séduisant. ï D'Orient vint Cessair, une femme, fille de Bith , » avec ses cinquante jeunes filles , avec ses trois » hommes. Le déluge atteignit Bith sur sa montagne » sans mystère; Ladru à Ard Ladrann ; Cessair à » Cul Cesra. Pour moi, pendant un an sous le déluge » rapide dans l'élévation de l'onde puissante, j'ai » joui d'un sommeil qui était très bon. Puis, en Ir- » lande, ici, j'ai trouvé au-dessus de l'eau mon che- » min jusqu'à ce que Partholon vînt d'Orient, de la » terre des Grecs. Ensuite, en Irlande, ici, j'ai joui » du repos ; l'Irlande était vide jusqu'à ce qu'arriva » le fils d'Agnoman, Némed, aux coutumes brillan- » tes (1). Les Fir-Bolg et les Fir-Galiau vinrent long- déluge, en sorte qu'il aurait déjà eu dix-neuf femmes à cet âge si tendre. Peut-être faut-il lire dix-sept ans.
(1) Niamda a gnas, correction pour nimtha gnas , leçon du livre de Leinster.
76 CHAPITRE IV,
» temps après, et les Fir Domnann aussi ; ils débar- ï> querent à Eris (1), à l'ouest. Ensuite arrivèrent les » Tùatha De Danann dans leur capuchon de brouillard . » J'ai longtemps vécu -avec eux, quoique cette époque » soit bien éloignée. Après cela, les fils de Mile vin- » rent d'Espagne et du sud. J'ai vécu avec eux ; leurs j> combats étaient puissants. J'avais atteint un âge j> avancé, je ne le cache point, quand la foi pure me » fut envoyée par le roi du ciel nuageux. C'est moi » qui suis le beau Fintan , fils de Bochra ; je le dis » hautement. Depuis que le déluge est venu ici , je » suis un haut personnage en Irlande (2). »
On attribue aussi à Fintan des poèmes sur la divi- sion de l'Irlande en cinq grandes provinces (3) ; sur les petites circonscriptions dites Triocha-ced (4) , sur la question de savoir quelles sont les personnes qui ont , les premières , introduit en Irlande diverses
(1) Eris, dans le comté de Mayo.
(2) Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 4-25; livre de Ballymote, folio 12 recto, col. 2; livre de Lecan , folio 271 verso , col. 1 ; livre de Fermoy, folio 4 recto, col. 2, d'après Todd, Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscripts series, vol. I, part I, 1870, p. 6. Une édition de ce document, accompagnée d'une traduction an- glaise, a été publiée dans les Transactions of the Ossianic Society, t. V, p. 244-249. Malheureusement l'auteur ne s'est pas servi du meilleur manuscrit.
(3) Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 33.
(4) Trinity College de Dublin, manuscrit H. 3. 18, p. 45, lignes 14 et suiv. ; Manuscrits Stowe, 16 et 31, chez O'Conor, BihliothecQ^ ma- nuseripta Stowensis, p. 91, 146; O'Curry, Cath Mhuighe Leana,'p. 106- 109; British Museum, manuscrit Egerton 118, p. UO.
FINTAN. 77
espèces d'animaux (1), etc. Un des plus curieux raconte la conversation qu'un jour Fintan eut avec un vieil aigle de Tile d'Aicil sur la plus ancienne histoire de l'Irlande (2).
§ 7.
Fintan : 1" au temps de la pi'emière bataille mytho- logique de Mag-Tured;^° sous le règne de Diarmait mac Cerhaill {sixième siècle de notre ère).
La légende de Fintan était déjà créée quand a été imaginée la première des deux balailles de Mag-Tu- red, qui a été composée la seconde, et où les Tùatha Dé Danann auraient vaincu les Fir-Bolg. Avant la première bataille de Mag-Tured , les Fir-Bolg consul- tèrent Fintan, dont ils savaient apprécier la vieille expérience. Des fils de Fintan prirent part à cette bataille et y perdirent la vie (3).
Enfin , vers le milieu du sixième siècle de notre ère, Fintan eut à intervenir comme témoin dans un procès entre le roi Diarmait, fils de Gerball, et les
(t) British Museum, ms. Egerton 138, p. 99.
(Ç) British Museum , Egerton 1782, folio 47 recto; Livre de Fer- moy folio 99 verso, col. 1, cité par Todd, Proceedings of the Royal irish Academy, Irish manuscripts series, vol. 1, part I, p. 43; Royal irish Academy, manuscrit coté 23. D. 5, autrefois 46. 4, p. 235,
(3) Manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin, coté H. 3. 17, et cité chez O'Curry , On the manners , t. I , p. cccclviii , note ; t. III , p. 59, 60.
78 CHAPITRE IV.
descendants du roi Nîall Aux-neuf-otages , alors éta- blis dans la petite province de Midé , qui forme au- jourd'hui les deux comtés de Meath et de Westmeath. Ceux-ci se plaignaient do l'excessive étendue qu'avait prise depuis quelque temps, disaient-ils, à leur préju- dice, le domaine royal de Tara, situé dans le comté de Meath. Le roi Diarmait leur demanda s'ils pou- vaient prouver par témoins qu'autrefois le domaine royal de Tara fut moins considérable. Ils envoyè- rent chercher les hommes les plus vieux et les plus intelligents du pays ; on en trouva neuf, entre au- tres Gennfaelad, alors archevêque d'Armagh, et Tùan mac Gairili, le fameux compagnon de Partholon, seul survivant de la colonie que Partholon avait amenée. Cinq de ces vieux sages comparurent à la cour du roi, mais ils refusèrent de se prononcer sur la question en litige tant que leur doyen n'aurait pas été consulté, et ce doyen, c'était Fintan, fils de Bo- chra, le compagnon de l'antédiluvienne Gessair, de beaucoup leur supérieur à tous , et en âge et en science. On alla chercher Fintan, qui demeurait alors à Dun-Tulcha, dans le comté de Kerry. Fintan ne se fit pas prier. Il arriva au palais avec un nombreux cortège. Neuf groupes d'hommes le précédaient, au- tant le suivaient : c'étaient ses descendants. Le roi et son peuple l'accueillirent cordialement, et, après avoir pris un peu de repos, il leur raconta sa mer- veilleuse histoire et celle de Tara depuis sa fonda- tion. Ses auditeurs lui demandèrent de leur démon- trer, par un exemple, quelle confiance sa mémoire
FINTAN. 79^
méritait. — « Volontiers, » répondit Fintan. « Je » traversais un jour un bois dans le Munster oc- » cidental. J'en rapportai chez moi une baie rouge » d'if; je la plantai dans le jardin de ma maison. La » semence germa et produisit un if qui devint grand » comme un homme. Alors, j'ôtai cet arbre du jar- » din et je le transplantai dans la prairie qui dépen-
> dait de mon habitation. Il devint assez grand pour
> abriter sous son feuillage cent guerriers et les pro- » téger contre le vent, la pluie, le froid et la cha- » leur. Nous vécûmes côte à côte, l'if et moi, jusqu'à » ce que, mort de vieillesse, cet arbre perdit toute » ses feuilles. Pour ne pas le laisser perdre sans en » tirer profit, je le coupai, et du bois de sa tige je » fabriquai sept grandes cuves, sept cuves moyennes » et sept petites cuves , sept barattes , sept grands » pots, sept pots moyens et sept petits pots, soit » quarante-neuf vases de sept dimensions différentes » dont cet arbre me fournit tant le merrain que les » cercles. Je me servis longtemps de tous ces vases » d'if, mais enfin ils vieillirent tant que leurs cer- » clés tombèrent. Je me remis au travail : des gran- » des cuves, je fis des cuves moyennes ; des cuves * moyennes, je fis de petites cuves ; des petites » cuves , je fis des barattes ; des barattes , je fis de » grands pots ; des grands pots , je fis des pots » moyens ; des pots moyens, je fis de petits pots. » Mais aujourd'hui, de tous ces vases il ne reste » que de la poussière, et j'ignore même ce que cette » poussière est devenue. »
80 CHAPITRE IV.
De cette légende on n'a pas de manuscrit antérieur au quatorzième siècle (1). Mais au moins, quant à ses traits fondamentaux , elle existait déjà trois siècles auparavant, car il en est question dans le Lehar gabala ou Livre des invasions, qui paraît remonter au onzième siècle (2).
Les trois doublets de Fintan. Saint Caillin, son élève. Conclusion.
Les théologiens scrupuleux avaient peine à ad- mettre comme authentique l'histoire de cet homme extraordinaire qui aurait échappé au déluge et qui cependant ne serait pas entré dans l'arche. Mais
(1) Le manuscrit principal paraît être celui qui est coté H. 2. 16 au Collège de la Trinité de Dublin. La pièce dont il s'agit se trouve aux col. 740-749. Elle commence par les mots Incipit do sui[diu]gadh tellaich Temra. O'Curry en a analysé certaines parties et traduit d'autres, On the manners, t. Ill, p. 59-62; il a donné un extrait du texte original dans le même volume , p. ■242], note. Voir aussi , à la Bibliothèque bodléienne d'Oxford, le manuscrit Laud 610, î° 57 vei'so, et, dans la Biblothèque de la Royal irish Academy, sous la cote 3. Q, autrefois 39. 6, la copie du Livre de Lismore, exécutée par Joseph O'Longan, folios 132-134. Enfin, il faut rapprocher de ces textes le fragment du Dinn-senchus concernant Tara , qui a été publié par Pétrie, On the history and antiquities of Tara-hill, p. 129-132.
(2) Livre de Leinster, p. 12, col. 1, lignes 36-40. L'auteur de Lebar gabala s'appuie sur l'autorité de Fintan pour établir l'authenticité du récit où l'on trouve les noms des trente-six chefs qui auraient commandé les Gôidels à leur arrivée en Irlande ; et il dit que Fin- tan vécut jusqu'à la septième année du règne de Diarmait. C'est l'époque où Fintan serait venu porter son témoignage à l'assemblée de Tara.
FINTAN. 81
Fintan eut des partisans hardis qui soutinrent que cet Irlandais prodigieux n'avait pas seul eu cette bonne fortune.
Il y a, racontèrent-ils, quatre points cardinaux : l'est et l'ouest, le sud etle nord. Or, chacun d'eux a eu son homme. Il y a eu quatre hommes pour raconter les événement merveilleux et les vieilles histoires arrivées dans le monde. Deux sont nés avant le déluge et lui ont échappé : l'un est Fintan, fils de Bochra, fils de Lamech , qui a eu dans son lot les histoires d'Espagne et d'Irlande, c'est-à-dire de l'Occident, et qui a vécu 5550 ans, dont 50 avant le déluge et 5500 après; l'autre est Fors, fils d'Electra, fils de Seth, fils d'Adam. Celui-ci a eu pour mission d'observer les événements qui ont eu lieu en Orient; il vécut cinq mille ans et mourut à Jérusalem, sous l'empereur Auguste, l'année où na- quit Jésus-Christ. Les deux autres sont : un petit- fils de Japhet et un arrière-petit-fils de Cham. L'un, qui avait le nord pour lot, mourut sur les bords de l'Araxe la quinzième année de l'empereur Tibère , après avoir vécu quatre mille ans. L'autre, chargé de la conservation des récits qui concernaient le Midi, mourut en Corse à l'époque où Cormac, fils d'Art , était roi suprême d'Irlande , c'est-à-dire au second siècle de notre ère. Cette légende audacieuse a été transcrite vers l'année 1100 dans le Leabhar na h-Uidhre (1).
(l) Leabhar na h-Uidhre, p. 120, col. 2.
II 6
82 CHAPITRE IV.
Plus tard , un écrivain plus timide , sans rayer Fintan de la lisle des hommes célèbres d'Irlande, sans effacer des annales d'Irlande la légende de Ges- sair, a fait de Fintan le maître de saint Gaillin. Ce pieux personnage reçut pendant cent ans les leçons de Fintan. Sur les conseils de ce savant professeur, il alla compléter son éducation à Rome , où il passa deux siècles. Il revint en Irlande au temps de saint Patrice, et ce fut alors qu'un ange, envoyé par le Christ, lui révéla l'histoire d'Irlande depuis l'arri- vée de Gessair. Gaillin vécut jusqu'au temps de Diar- mait, où, prophétisant, il fit connaître la liste des rois qui devaient régner en Irlande de la mort de Diarmait à la fin du monde et au dernier jugement de Dieu.
Cette composition étrange a été écrite vers la fin du XIII® siècle (1). Elle nous offre la dernière évolu- tion de la légende de Fintan. Cette légende, comme celle de Gessair, dont elle est un accessoire, n'ap- partient point à la mythologie celtique : ce sont des créations de l'Irlande chrétienne. Mais leur in- térêt consiste en ce qu'elles ont été inspirées par la légende de Partholon et de Tùan mac Gairill , dans
(1) The book of Fenagh in irish and english , originally compiled by S' Caillin, archbishop, abbot, and founder of Fenagh, alias Dun- bally of Moy-Reim, tempore sancli Patricii, icilh the contractions re- solved and as far as possible the original text restored ; the tvholc ca- refully revised , indexed and copiously annotated by W. M. Hennessy Jf. R. I. A. and done into english by D. H. Kelly M. I. R. A. Dublin , 1875.
FINTAN. 83
laquelle il y a un fond de mythologie celtique clai- rement apparent, malgré les ornements accessoires et les additions erudites par lesquelles l'imagination et la science irlandaise l'ont développée et altérée dans les temps chrétiens. Nous avons établi que, vraisemblablement, les aventures de Gessair et de Fintan ont été inventées vers la fin du dixième siè- cle. La date de cette composition nouvelle, qui se rap- proche de la date où les Irlandais prennent défini- tivement le dessus dans les luttes avec leurs conquérants Scandinaves, est aussi digne d'attention que les procédés à l'aide desquels ce récit, dont le point de départ est celtique, a pris naissance et s'est développé.
CHAPITRE V.
EMIGRATION DE NEMED ET MASSACRE DE LA TOUR DE GONANN.
§ 1. Origine de Némed ; son arrivée en Irlande. — § 2. Le règne de Némed en Irlande ; ses premières relations avec les Fomôré. — g 3. Ce que c'est que les Fomôré. Textes divers qui les concer- nent. — § 4. L'équivalent des Fomôré dans la mythologie grecque et dans la mythologie védique. — g 5. Combats de Némed contre les Fomôré. — g 6. Domination tyrannique des Fomôré sur la race de Némed. Le tribut d'enfants. Comparaison avec le Mino- taure. — § 7. L'idole Cromm crûach ou Cenn crûach et les sacrifices d'enfants en Irlande. Les sacrifices .humains en Gaule. — § 8. Ti- gernmas, dieu de la mort, doublet de Cromm crûach. — g 9. Le désastre de la tour de Conann d'après les documents irlandais. — § 10. Le désastre de la tour de Conann suivant Nennius. Compa- raison avec la mythologie grecque.
Origine de Némed. Son arrivée en Irlande.
Nennius , qui n'a entendu parler ni de Gessair ni de Finlan, commence l'histoire d'Irlande par la lé-
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gende de Partholon , qu'il fait précéder de ces mots : « Les Scots vinrent d'Espagne en Irlande. » Partho- lon est, suivant lui , le premier de ces Scots arrivés d'Espagne en Irlande; et après avoir donné sur Partholon quelques détails dont il a été question plus haut, Nennius continue en ces termes : « Le » second qui vint en Irlande fut Nimeth , fils d'un » certain Agnomen qui, dit-on, navigua sur mer » un an et demi , et qui ensuite , ayant fait nau- » frage, débarqua dans un port d'Irlande. Il y resta » beaucoup d'années, puis, se réembarquant, il re- » tourna en Espagne avec les siens. »
Dans ce texte , le mot Espagne est une traduction savante des mots irlandais mag môr , « grande plaine » (1), trag mâi\ « grand rivage, » mag meld, « plaine agréable , » par lesquels les païens irlan- dais désignaient le pays des Morts, lieu d'origine et dernier asile des vivants. C'est l'évhémérisme chré- tien qui a substitué le nom d'Espagne à ces expres- sions mythologiques, témoignage des croyances ac- ceptées en des temps plus anciens. La légende de Tùan mac Gairill s'exprime d'une manière qui enlève tout doute : « Le nombre des compagnons de Némed
(1) lar gnâis Maige Mâir , « suivant la coutume de la Grande Plaine, » chez Windisch, Iritche Texte, p. 132, seconde partie, ligne 6-, ingen Mag-môir, dans le Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 26; p. 9, col. l, ligne 34; p. 200, col. 2, ligne 16; Mag-Mell , dans : Echtra Condla, chez Windisch, Kurzgefassle irische Grammatik, p. 119, li- gne 10; Seirglige Conculainn, chez "Windisch, Irische Texte, p. 214, note; Trag-Mâr, dans Echtra Condla, p. 120, ligne 9.
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» finit par atteindre quatre mille trente hommes et » quatre mille trente femmes. Alors ils moururent » tous (1). » Ils moururent tous : voilà ce qu'une rédaction antique , aujourd'hui perdue, rendait par les mots : « Ils firent le voyage de la Grande Plaine, du Grand Rivage, ou de la Plaine agréable, » formule où Nennius voit l'indication d'un retour en Espagne. Dans la plupart des textes irlandais, la légende de Némed est beaucoup plus développée que chez Nennius et que dans le bref résumé attribué à Tùan. Une des additions qu'elle reçoit est le résultat de ce qu'ordinairement on classait autrement que Nen- nius ne l'a fait un des vieux récits qui sont les élé- ments fondamentaux de la mythologie irlandaise. Nennius met un de ces récits à une place où nulle part ailleurs nous ne le trouvons. Nous voulons parler de la pièce intitulée Massacre de la tour de Conann (2). Ce morceau est un des plus anciens dont se compose la littérature épique irlandaise, puisqu'il est compris dans la première de nos hstes, qui pa- raît avoir été rédigée vers l'an 700. Or, Nennius en fait un épisode de l'histoire des fils de Mile. C'est probablement une erreur de sa part, car tous les documents irlandais sont d'accord pour placer cet événement légendaire dans l'histoire de la race de Némed.
(1) « Roforbair a-sil-sium iar-sin ocus rochlannaigistâr cor-ra-batâr cethri mîli ar trichât lanamna and ; atbathatar-side dana uli. » Lea- bhar na h-Uidhre, p. 16, col. 1, 1. 23-25.
(2) Orgain tuir Conaind.
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La plupart des documents nous présentent cette histoire avec bien des détails ajoutés à diverses da- tes, toutes relativement récentes. Ainsi, ce n'est ni d'Espagne ni du pays des Morts que vient Némed. Il arrive d'une région de la Scythie habitée par les Grecs. Parti avec quarante-quatre navires, il en avait perdu quarante-trois en roufe et avait passé un an et demi dans la mer Caspienne; et ce fut avec un seul navire qu'il atteignit les côtes de l'Irlande. Voilà ce que nous raconte , à la fin du onzième siècle , le Livre des Invasions (1). Au dixième siècle on savait, — Nennius nous l'apprend , — que Némed avait été un an et demi sur mer avant d'atteindre l'Irlande; au onzième siècle la science irlandaise s'était accrue d'une notion supplémentaire : on était en mesure de dire sur quelle mer cette longue navigation s'était accom- plie. On avait découvert qu'il s'agissait de la mer Cas- pienne (2). Au dix-septième siècle, ce voyage par mer de la mer Caspienne en Irlande parut inadmissible aux savants irlandais : à la mer Caspienne on substitua le Pont-Euxin. « Quand, dit Keating, Nemhed par- » tit de Scythie pour se rendre en Irlande , il s'em- » barqua sur une petite mer qui tire ses eaux de » l'Océan , et le nom par lequel on désigne cette » petite mer est mare Euxinum. » Un traducteur moderne nous apprend que le Pont-Euxin s'appelle
(1) Lehar gabala, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 11 et 12.
(2) Strabon fait communiquer la mer Caspienne avec l'Océan.
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aujourd'hui mer Noire. « Toutefois, » ajoute-t-il , « il » y a évidemment ici une erreur de Keating ; c'est » dans la mer Baltique que Nemhed s'est erabar- ï que. » Mais Keating parle bien du Pont-Euxin : « C'est, » dit l'historien irlandais, « la limite entre » la région nord-ouest de l'Asie et la région nord-est » de l'Europe ; » et , ajoute-t-il pour montrer qu'il a étudié sa géographie , « c'est dans la région nord- » ouest de l'Asie que sont les monts Riphées. Selon » Pomponius Mêla , ils séparent de la petite mer , » dont nous venons de parler, l'Océan septentrional. B Nemhed laissa à main droite les monts Riphées , > jusqu'à ce qu'il arriva à l'Océan qui est au nord , î et il eut l'Europe à sa main gauche jusqu'à ce qu'il » atteignit l'Irlande. » Un traducteur moderne fait observer que par les monts Riphées on doit enten- dre l'Oural (1).
Qu'était-ce qu' Agnomen , ou Agnoman , père de Némed? Nennius n'en dit rien. Suivant le Lehar g aba la , c'est un Grec de Scythie (2). Il le fait des- cendre de la race de Fênius Farsaid. Ce Fénius, ar- rière-petit-fils de Japhel par Gomer , d'autres disent par Magog (3) , fut père de Nêl , qui épousa Scota , fille de Pharaon , roi d'Egypte ; et de cette union naquit Gôidel Glas , ancêtre des Gôidels ou de la race irlandaise. De Gôidel Glas , suivant la préface
(1) Keating, Histoire d'Irlande, édition 1811, p. 176; traductiou d'O'Mahony. New-York, 1866, p. 122.
(2) Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 13.
(3) Leabhar na h-Uidhre, p. 1, col. 1, lignes 2 et suivantes.
NÉMED. 89
du Lehar gabala, est issue une famille qui, à une date reculée , a fourni à la Scythie un dynastie royale (1) , — les descendants de Scola , les Scots , étaient évidemment identiques aux Scythes, — et, de cette dynastie , un membre est Agnoman , qui , un jour condamné à l'exil , mourut dans une île de la mer Caspienne (2). Agnoman est de la même fa- mille que Partholon. Partholon est , comme Agno- man , un descendant de Fênius Farsaid et de Gôidel Glas : les diverses races qui ont successivement peuplé l'Irlande remontent à des ancêtres communs qui descendent de Magog ou de Goraer, fils de Ja- phet; en sorte qu'il y a parfait accord entre les tra- ditions généalogiques irlandaises et les généalogies bibliques (3). Il est vrai que l'authenticité des tradi- tions généalogiques irlandaises fabriquées au onzième siècle reste à démontrer.
Un texte irhindais fixe à vingt-deux ans , la plu- part fixent à trente ans la durée de l'intervalle qui s'écoula entre la semaine fatale oîi périrent les des- cendants de Partholon et le jour où Némed débar- qua sur les côtes d'Irlande (4),
(1) Livre de Leinster, p. 2, fln de la colonne 2.
(2) Livre de Leinster, p. 2, col. 2, lignes 40 et suivantes-, p. 3, col. 2, lignes 36 et suivantes.
(3) Partholon est fils de Sera , fils de Sru; Sru est fils d'Esru , fils lui-même de Gôidel Glas. Livre de Leinster , p. 2 , ligne 23 ; p. 5 , col. 1, lignes 6, 7; cf. Keating, édition de 1811, p. 162, 174.
(4) L'espace de vingt-deux ans est donnée par la légende de Tûan mac Cairill , plus haut , p. 5. Trente ans est le chiffre du Lebar gabala , dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1 , ligne 1 1. Le Lebar
^0 CHAPITRE V.
S 2.
Le règne de Némed en Irlande ; ses premières relations avec les Foniôré.
Du temps de Némed, le sol de l'Irlande continua le travail commencé sous Partholon. Le nombre des lacs s'augmenta de quatre (1), et celui des plaines de douze (2). Un de ces lacs eut une origine identique à celle d'un des lacs qui datent du temps de Partholon. Annenn , un des fils de Némed mourut; on creusa sa fosse,, et du fond de la fosse jaillit une source ; cette source fut assez abondante pour donner nais- sance à un lac, et du nom du mort, on appela cet amas d'eau Loch Anninn.
Le règne de Némed fut marqué par une innova- tion : on lui doit la fondation des deux premières de ces forteresses rondes , en irlandais râith , qu'habi-
gabala traduit par « pendant trente ans, » fri re XIX m-Miadan, le « six fois cinq ans , » se choie m-bliadna , du poème qui commence par les mots « Heriu oU ordnit Gaedil : » Livre de Leinster, p. 6, col. 2, ligne 46.
(1) Sur ces lacs, voir le poème qui commence par les mots « He- riu oil oi'dnit Gaedil » (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 5-7) ; le texte en prose du Lebar gabala (Livre de Leinster, p. 6, col. 1 , li- gnes 19-24) , et Girauld de Cambric, distinction III, ch. 3, édition Dimock, p. 143.
(2) Sur les plaines, voir le poème Heriu oU ordnit Gaedil (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 10-15), et le texte en prose du Lebar ga- bala (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 33-38).
LES FOMÔRÉ. 91
talent les rois d'Irlande (i). Les fossés de l'une d'elles furent creusés en une journée par quatre merveilleux ouvriers , qui étaient frères. Le lendemain matin , Némed les tua tous quatre (2) ; leur habileté l'avait effrayé ; il craignait de trouver en eux de trop puis- sants ennemis. C'étaient, dit-on, des Fomôré, et ce que Némed redoutait était qu'ils ne prissent trop facilement le fort qu'ils avaient construit. Il les en- terra sur place (3). Il n'avait pas tort de craindre cette race redoutable. En effet, il devait, comme Par- tholon avant lui, comme plus tard ses fils, et enfin comme les Tùatha Dé Danann, avoir une guerre ter- rible à soutenir contre les Fomôré.
S 3.
Ce que c'est que les Fomôré. Textes divers qui les concernent.
Nous avons déjà dit que les Fomôré sont les dieux de la Mort et de la Nuit. L'évhémérisme chrétien a fait d'eux des pirates qui ravageaient l'Irlande (4). A propos de leurs guerres avec Partholon, nous avons
(1) Poème Heriu ollordnit Gaedil , dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 8, 9.
(2) Texte en prose du Lebar gabala. Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 26-32.
(3) Histoire d'Irlande, par Keating, édition de 1811, p. 178.
(4) Girauld de Cambric, Topographia hibernica , distinctio III» cap. 3, édition Dimock , p. 143.
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donné sur eux quelques indications (1). Nous avions précédemment parlé aussi d'eux dans notre premier chapitre (2). Le moment est venu d'entrer dans des développements plus circonstanciés. Les érudits ir- landais, qui avaient étudié la Bible, les faisaient des- cendre de Gham. Nous trouvons déjà cette généalo- gie, relativement moderne, dans le plus ancien des manuscrits littéraires irlandais.
L'auteur d'un traité des origines du genre hu- main (3), inséré dans le Leabhar na h-Uidhre, qui a été transcrit vers l'année ilOO, a un chapitre inti- tulé : Histoire des monstres, c'est-à-dire des Fomôré et des nains. Il commence par raconter, d'après la Ge- nèse, dans quelles circonstances Noé fut amené à maudire son fils Gham. o. Voilà comment, » ajoute- t-il , « Gham fut le premier homme que , depuis le » déluge, une malédiction ait frappé. G'est de lui que » sont nés les nains, les Fomôré, les gens à tète de » chèvre et tous les êtres difformes qui existent » parmi les hommes. Voilà pourquoi les descendants » de Gham furent exterminés , et leur pays donné » aux enfants d'Israël : ce fut en conséquence de la » malédiction prononcée contre leur père. Gham est » le premier ancêtre des monstres. Ils ne descendent » pas de Gain, comme le disent les Gôidels ; en effet,
(1) Voir plus haut, p. 32.
(2) Voir plus haut, p. 14-16.
(3) Ce document paraît être une composition analogue à celle qui, dans le Livre de Leinster , p. 1-4 , sert d'introduction au Lebar gahala.
LES FOMÔRÉ. 93
ï personne de la race de Caïn ne survécut au de- ft luge, puisque le déluge arriva précisément pour » noyer la race de Gain (l). » Les textes les plus an- ciens ne connaissent rien de ces origines bibliques at- tribuées aux Fomôré par la science chrétienne d'Ir- lande (2). Le Livre des Invasions dit simplement que les Fomôré étaient arrivés par mer (3).
Le document dont nous venons de donner la tra- duction est, du reste, fort important. Le titre an- nonce qu'il va être question de l'histoire des nains et des Fomôré. De là, on pourrait déjà conclure que les Fomôré sont des géants, et , en effet, Girauld de Gambrie, dans un passage de sa Topographia hiber- nica , rend par giganlibus le nom des Fomôré, au datif pluriel Fomôrchaib dans le passage correspon- dant du Livre des Invasions (4).
(1) Leahhar na h-Uidhre, p. 2, col. 1 et 2 ; Whitley Stokes, Revue celtique, t. I, p. 257. Cf. Keating, Histoire d'Irlande, édition de 18U, p. 178.
(2) Voyez ce que disent des Fomôré : l' le poème Heriu oil ordnil Gaedil , dans le Livre de Leinster, p. 7, col. l, ligne 16; 2" le poème Togail tuir CJwnaind con gail , Livre de Leinster, p. 7, col. 2, li- gne 16.
(3) Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 39, 40, 46, 47 : « Fomôré idon loinsig na fairgge... Is-inti bOi mor-longas na Fomôré. »
(4) Topographia hibernica, distinctio III , caput 2 , édition Dimock, p. 141. Cf. Livre de fieinster, p. 5, col. 1 , lignes 20-22. Girauld de Cambrie s'exprime ainsi : « Tandem vero in bello magno quod cum gigantibus gessit potitum [Bartholanum] victoria. » Dans le Livre de Leinster . on lit : « Cêt-chath Herend robriss Partholon i-slemnaib maige Itha for Cichol n-Gricenchos d-Fhomôrchaib. » Fomôré , qui est tantôt un thème en e = io- , tantôt un thème en ec , paraît com- posé de la particule fo-, « sous, » et d'un thème môrio- ou môrec ,
94 CHAPITRE V.
L'opinion des savants irlandais qui plaçaient les Fomôré soit dans la descendance de Caïn , soit dans celle de Gham , est inspirée par les passages de la Bible sur les géants antédiluviens (1) et sur ceux de la Palestine, peuplée originairement par les descen- dants de Chanaan, fils de Gham. Les espions juifs, venant de Palestine, disaient au peuple de Dieu, alors errant dans le désert : « Nous y avons vu des mons- tres de la race des géants ; comparés à eux , nous ressemblions à des sauterelles (2). »
On sait quelle place importante les nains et les géants tiennent dans la littérature mythologique de la race germanique (3) et dans les contes bretons modernes. Les nains , dont le nom irlandais est lu- chrupan, littéralement « petit corpuscule, » appa- raissent rarement dans les textes irlandais. M. Whit- ley Stokes a cité , relativement à eux , un récit légendaire où on les voit enseigner à un roi irlan- dais l'art de plonger et de se promener avec eux sous les eaux. Ce conte a pénétré dans la glose d'un
dérivé de môr, << grand. » La particule fo-, fu- n'a pas le sens de di- minutif comme le français « sous-. »' Ainsi, fo-lomm signifie « nu, » comme lomm , fu-domuin, « profond , » comme domuin.
(1) Genèse, chap. VI, verset 4.
(2) Nombres, chap. XIII, verset 34.
(3) Jacob Grimm a consacré aux nains le chapitre XVII , et aux géants le chapitre XVIII de sa Deutsche Mythologie (3* édition, p. 408 et suivantes, 485 et suivantes). Voir, sur le même sujet, Simrock, Handbuch der deutschen Mythologie, 5' édition, gg 118 et suivants, 124 et suivants, p. 403 et suivantes, 423 et suivantes.
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traité de droit , et cette glose nous l'a conservé (1). La mention qu'il fait des nains peut être considérée comme une exception. Il est, au contraire, question très fréquemment des Fomôré, dans la littérature épique irlandaise. Ce sont des géants, avons-nous dit , avec Girauld de Gambrie ; mais ils ne sont pas seulement cela : ce sont des démons , de vrais dé- mons, à figure humaine, rapporte un chroniqueur irlandais du douzième siècle (2). Il y avait parmi eux des monstres qui n'avaient qu'une main et qu'un pied, ajoute l'auteur du Livre des Invasions (3). Enfin, la pièce dont nous venons de donner la traduction accole au nom des Fomôré celui des gens à tête de chèvre, gobor'Chind, qui paraissent être une subdi- vision ou un doublet des Fomôré, puisqu'ils ne sont pas mentionnés dans le titre qui parle seulement des nains et des Fomôré (4).
(1) Ancient laws of Ireland, t. I, p. 70, 72. Les nains y sont appe- lés luchorpan, luclwrp et abac.
(2) «c Cath robris Parrthalon for Fomorchaib , idon demna iar fir an-dealbhaibh daoinaibh. Chronicum Scotorum, édit. Hennessy, p. 6.
(3) En parlant de la bataille de Mag Itha, où Partholon battit les Fomôré , le Livre des Invasions s'exprime ainsi : « Fir con-oen- lâmaib ocus con-oen-chossaib rofhersat fris-sin-cath. » Livre de Leinster, p. 5, col. t, lignes 22, 23. Comparez Chronicum Scotorum, édit Hennessy, p. 6, lignes 8, 9. Voyez aussi plus haut, p. 32.
(4) Si l'on accepte comme une autorité sérieuse l'article Gabur du Glossaire de Cormac (Whitley Stokes, Three irish glossaries, p. 22), gobor-chind devrait se traduire par « gens à tète de cheval. » Gobur ou gobor signifierait « cheval, » et gabur ou gabor « chèvre. » Les deux mots se distingueraient par la voyelle de la première syllabe , a quand il s'agit de la chèvre , o quand il s'agit du cheval.
96 CHAPITRE V.
§ 4.
L' équivalent des Fomôré dans la mythologie grecque et dans la mythologie védique.
Ce qu'il y a de plus important dans la légende des Fomôré est leur guerre contre les dieux de la lumière solaire et de la vie, c'est-à-dire contre les Tùatha Dé Danann. Monstrueux par leur taille et leur forme , puisque certains d'entre eux ont une tête de chèvre, d'autres n'ont qu'un pied et qu'une main , ils sont l'expression celtique de conceptions identiques à celles qui, dans la mythologie grecque, ont donné naissance aux monstres qui combattent les dieux so- laires. La mythologie grecque nous montre Zeus com- battant les géants, dont il triomphe et qu'il en- chaîne (1). Les Lestrygons , dont le héros solaire
Mais M. Windisch fait observer , avec raison , qu'il n'y a là qu'un seul mot avec deux variantes orthographiques qui n'ont étymologi- quement aucune importance (Windisch, Irische Texte, p. 385). La comparaison avec les dialectes bretons , où le sens de « chèvre » est seul usité, nous donne le droit de considérer dans gohor-chenn le sens d' « homme ou dieu à tête de chèvre » comme préférable au sens d' « homme ou dieu à tête de cheval. » Pour goiur, ou gaiur, aussi écrit gobor, le sens primitif est « chèvre, » et c'est par méta- phore que les poètes ont employé ce mot pour désigner le cheval.
(1) Batrachomyomachie , vers 285; cf. vers 7, et Odyssée, VII, vers 58-60. Les géants ont les uns des ailes, les autres un corps ter- miné en forme de serpent dans le bas-relief du soubassement de l'autel de Pergame, chez Rayet, Monuments de l'art antique, qua- trième livraison.
LES FOMÔRÉ. 97
Ulysse atteint le rivage après sept jours de naviga- tion, et qui tuent et mangent une partie de ses com- pagnons sont encore des géants (1), en môme temps que des ancêtres de l'ogre qui cause tant d'effroi aux jeunes auditeurs de quelques-uns de nos contes.
Mais les géants ne sont pas ce qu'il y a de plus monstrueux dans la mythologie grecque , parmi les adversaires des héros qui personnifient le soleil. La Chimère, qui apparaît déjà dans l'Iliade (2), et qu'Hésiode a connue (3) , avait par-devant la forme d'un lion, par derrière celle d'un dragon, au milieu celle d'une chèvre (4). On l'imagine aussi avec trois têtes : la première de lion , la seconde de chèvre , la troisième de serpent (5). Les monuments figurés la représentent avec une queue de serpent qui se termine par une tête, et lui donnent, en outre, deux autres têtes , l'une de lion , à la place ordi- naire , l'autre de chèvre , s'élevant au miUeu du corps (6). Personne ne pouvait vaincre la Chimère, et elle causa la mort de beaucoup d'hommes par le feu qu'elle exhalait (7) ; Bellérophon la tua (8).
(1) Odyssée, X, vers 110-129.
(2) Iliade, VI, 179-183 ; XVI, 328, 329.
(3) Théogonie, 319-325.
(4) Iliade, VI, 181.
(5) Théogonie, vers 321. 322.
(6) Daremberg et Saglio, Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, page 685, figures 811 et 813; et page 1103, figures 1364, 1365 et 1366.
(7) Iliade, WÎ, 182; XVI, 329.
(S) Iliade , VI, 183. Je ne crois pas à cette légende l'origine sémi- II 7
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On doit considérer, comme un doublet de la Chi- mère, Typhaon, né, sans père, de Héra jalouse (1). Typhaon, fléau du genre humain, s'appelle aussi Typhôeus. De ses épaules s'élèvent cent têtes de ser- pent qui , toutes, ont une voix : c'est tantôt le mu- gissement du taureau, tantôt le rugissement du lion, tantôt le cri d'un jeune chien. Zeus le frappa de la foudre et le précipita dans le Tartare (2).
A la même famille appartiennent Python, élève de Typhaon , dragon qui faisait beaucoup de mal aux hommes, et qu'Apollon tua de ses flèches (3) ; l'hy- dre de Lerne , au corps énorme , aux neuf têtes , qui détruisait les troupeaux, et qu'Héraclès tua avec l'aide d'Iolaiis (4).
Enfin, parmi les monstres que vainquirent les héros solaires de la mythologie grecque , on doit aussi compter le Minotaure, homme à tête de tau- reau , qui dévorait tous les ans quatorze jeunes
tique qu'en général on lui attribue. Voyez Maury, Histoire des reli- gions de la Grèce antique, t. III, p. 188.
(1) Hymne à Apollon, vers 305-309 ; 351, 352.
(2) Théogonie, vers 820-868. Typhôeus, chez Hésiode , est fils de la Terre et du Tartare, tandis que Typhaon est fils de Uéra, chez Homère. Ce n'est pas une raison pour contester qu'il s'agisse ici du même personnage mythologique. Cf. Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t. I, p. 374-375.
(3) Homère, Hymne à Apollon, vers 355 et suivants ; Decharme , Mythologie de la Grèce antique, pages 99-102.
(4) ApoUodore, livre II, chap. V, g 2, chez Didot-Mùller , Frag- menta hisloricorum grxcorum, t. I, p. 136. Cf. Hécatée, fragment 347, ibid., p. 27. Cf. Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t. I, p. 136, 137.
LES FOMÔRÉ. 99
Athéniens, moitié garçons et moitié filles, el qui fut tué par Tiiésée. Nous aurons, plus bas, occasion de revenir sur ce monstre (1).
Tous ces êtres redoutables, aux formes étranges, qui tuent les hommes , mais qui sont impuissants contre les demi-dieux tels qu'Ulysse, et dont les dieux et les demi-dieux triomphent, comme Bellé- rophon , Zeus , Apollon, Héraclès, Thésée, nous offrent la forme grecque de la conception indo-eu- ropéenne qui , dans l'Inde, a produit les monstres Vritra et Ahi (2), et qui, en Irlande, a donné nais- sance aux Fomôré. Les Fomôré ont, comme eux, des formes physiques contraires aux lois ordinaires de la nature. Leur taille est au-dessus de la stature hu- maine ; certains d'entre eux ont des cornes de chè- vre , et nous devons, ce semble , reconnaître en eux les dieux cornus honorés sur le continent par les Gaulois (3) ; d'autres n'ont qu'un bras et qu'un pied. Ils sont le fléau des hommes , et les races diverses
(1) Voy. le 8 G de ce chapitre, p. 102, 103.
(2) Bréal, Mélanges de mythologie et de linguistique , pages 84 et suivantes. Le dragon Vritra ou Ahi est considéré comme une image du ciel obscurci soit par les nuages orageux, soit par la nuit : Kuhn, Ueber Entwickelungsstufen der Mylhenhildung, dans Ahhandlungen der kôniglichen Akademie der Wissenschaflen zu Berlin, 1873, p. 142. Voir enfin, sur Vritra ou Ahi, Bergaigne, Mythologie védique, t. II, p. 196-208.
(3) Al. Bertrand, L'autel de Saintes et les triades gauloises , extrait de la ïïevue archéologique de juin , juillet, août 1880. M. Mowat s'est aussi occupé tout récemment des dieux cornus de la Gaule dans une intéressante communication à la Société des antiquaires de France.
100 CHAPITRE V.
qui se sont succédé en Irlande ont eu à les combat- tre. Nous avons déjà parlé de la bataille que Partho- lon leur livra.
S 5.
Combats de Némed contre les Fomôré.
Némed aussi fut en guerre avec les Fomôré ; il leur livra quatre combats, dans cbacun desquels il fut vainqueur. Dans la première bataille, qui paraît d'invention relativement récente , Némed vainquit et tua deux rois Fomôré qui s'appelaient Gend et Sengand (1). Les trois autres batailles livrées par Némed aux Fomôré sont seules mentionnées dans un des poèmes qui sont les témoignages irlandais les plus anciens de cette vieille littérature. La pre- mière se livra en Ulster, la seconde en Goonaugbt, la troisième en Leinster. Ce sont les batailles de Mur- bolg, de Badbgna et de Gnamros (2). Il y a eu de cet'e guerre un récit détaillé. Les combats livrés par Némed aux Fomôré étaient le sujet d'une des histoi- res que les file racontaient , et le titre de cette his- toire est inscrit dans le catalogue trop court que nous a conservé une des gloses du Senchus Môr (3) ; le texte en est perdu.
(1) Lehar gabala, dans le Livre de Leinster, p. 6, coL 1, lignes 25-27.
(2) Poème qui commence par les mots « Heriu oU ordnit Gaedil, » dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1 , lignes 16, 17. Ces batailles sont rangées dans un ordre différent par le Livre des Invasions. Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 40, 41.
(3) Ancient laws of Ireland , t. I , p. 46.
LA TOUR DE CONANN. 101
Némed sortit vainqueur de ces trois redoutables épreuves ; il mourut peu de temps après d'une ma- ladie épidémique qui , avec lui , enleva deux mille personnes (1). C'est alors que les textes irlandais placent la légende du massacre de la tour de Go- nann.
§ 6.
Domination tyrannique des Fomôré sur la race de Némed. Le tribut d'enfants. Comparaison avec le Minotaure.
Les descendants de Némed , privés de chef , tom- bèrent sous le joug des Fomôré et furent victimes d'une épouvantable tyrannie. Les Fomôré avaient deux rois à leur tète : More, ûls de Délé, et Gonann , fils de Febar. Gonann avait une forteresse qui , sui- vant une doctrine évhémériste déjà reçue en Irlande au onzième siècle, aurait été bâtie dans la petite île de Tory, située à la pointe nord-ouest de l'Irlande, en face des rivages du comté de Donegal. La tradi- tion populaire a localisé dans cette île d'autres lé- gendes relatives aux Fomôré que nous rapporterons plus tard en leur lieu. C'était là que les Fomôré avaient, dit-on, fondé leur principal établissement.
De là ils dominaient l'Irlande entière et exigeaient
(1) Keating, Histoire d'Irlande, édition de 1811, p. 178. Le Livre des Invasions dit seulement que Nomed mourut d'une maladie épi- démique (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 42). Comparez le poème Heriu oU ordnit Gaedil (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 18, 19).
102 CHAPITRE V.
d'elle un impôt annuel excessif : deux tiers des en- fants que les femmes avaient mis au monde , deux tiers du blé et du lait que les champs et les vaches avaient produits dans Tannée. La percep- tion s'opérait la nuit du 1" novembre, c'est-à-dire de la fête de Samain , qui termine l'été et qui com- mence l'hiver, symbole de la mort. Le paiement de l'impôt se faisait dans le lieu appelé Mag cetne (1). Mag cetne veut dire « la même plaine; » cette plaine , toujours .identique, oii va tout ce qui a vie, et où les dieux de la mort exercent leur puis- sance : c'est la mytérieuse contrée que vont habiter les hommes quand ils meurent. Keating croit que c'est une plaine d'Irlande et en indique la situation. Ne comprenant pas comment les Irlandais pou- vaient , une fois par an , apporter à leurs tyrans les deux tiers du lait de l'année, il imagine que les Fomôré , au lieu de cet impôt bizarre , levaient sur chaque maison une redevance annuelle de trois me- sures de crème, de froment fin et de beurre, et qu'ils avaient chargé de la perception une femme qui parcourait l'Irlande à cet effet (2).
Des impôts exigés par les Fomôré, le plus oppres- sif et en même temps le plus caractéristique est celui qui se payait en enfants. Nous avons ici une légende analogue à la légende attique de Thésée et du Mino-
(1) Poème d'Eochaid hûa Flainn , mort en 985. Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 23-25 ; cf. Livre des Invasions, ibidem, p. 6, col. 1, lignes 47-48.
(2) Keating, édition de 1811, p. 180.
LA TOUR DE CONANN. 103
taure. Le Minotaure est , comme quelques-uns des Fomôré , un personnage cornu ; au lieu d'une tête de chèvre comme eux, il porte, sur un corps d'homme, une tête de taureau (1). Gomme les Fomôré, il habite une île; cette île, Tor-inis , dans le récit irlandais, est la Crète dans la fable athénienne. Sept garçons et sept jeunes filles sont le tribut annuel que le Mino- taure exige ; le génie grec , dans cette horrible lé- gende, garde la mesure et la sagesse qui , en géné- ral, font la supériorité esthétique de ses conceptions; tandis que, dans le texte irlandais, les Fomôré se font livrer , tous les ans , les deux tiers des enfants nés dans l'année. Et cependant, nous ahons le voir, il n'est pas inadmissible qu'à certaines époques les enfants nouveau-nés aient , en Irlande, payé ce tri- but à la mort , les uns enlevés par une mort natu- relle à l'amour de leurs parents, les autres immolés en sacrifice aux dieux de la mort par obéissance pour les enseignements d'une religion cruelle.
Les Fomôré sont les dieux de la mort, de la nuit et de l'orage, le premier en date des deux groupes divins entre lesquels se partagent les hommages de la race celtique. Les Tùatha De Danann , dieux de la vie, du jour et du soleil, constituent l'autre groupe, le moins ancien des deux, si nous en croyons le dogme des Celtes, car, suivant la théorie celtique, la nuit précède le jour.
(l) Voir deux représentations antiques du Minotaure chez De- charme, Mythologie de la Grèce antique, pages 519, 621.
104 CHAPITRE V.
Dans la conception des Fomôré , nous trouvons ridée de la mort associée à celle de la nuit. César avait observé la même association chez les Gaulois au temps de la conquête. « Les Gaulois, » dit-il, a prétendent qu'ils descendent tous de Dis pater , 2) c'est-à-dire du dieu de la Mort. Les druides, disent- D ils, le leur ont appris. Pour cette raison, ils corap- » tent tout espace de temps, non par jours, mais » par nuits, et quand ils calculent les dates de nais- » sance, les commencements de mois et d'années, ils » ont toujours soin de placer la nuit avant le jour (1).» Ainsi; dans la doctrine druidique, la mort précède la vie , la mort engendre la vie , et comme la mort est identique à la nuit, et la vie identique au jour, la nuit précède et engendre le jour. De même, dans le monde divin irlandais, les Fomôré, dieux de la nuit et de la mort , sont chronologiquement antérieurs aux Tùatha De Danann, dieux du jour et de la vie, que nous ver- rons apparaître plus tard dans la suite de notre ex- position (2).
La reine de la nuit est la lune qui, parmi les as- tres, se distingue par la forme de croissant, sous laquelle elle se présente la plupart du temps à nos regards. Le dieu de la nuit se distingue donc des
(1) « Galli se omnes ab Dite pâtre prognatos prEodicant idque ab druidibus proditum dicunt. Ob earn causam spatia omnis temporis non numéro dierum , sed noctium finiunt; dies natales et mensium et annorum initia sic observant ut noctem dies subsequatur. » César, De bello gallico, 1. VI, c. XVIII, §§ 1 et 2.
(2) Voy. plus bas, chap. VII.
LA TOUR DE CONANN. 105
autres dieux par un croissant placé sur son front, et ce croissant se transforme en cornes de vache , de taureau ou de chèvre. De là, dans le Prométhée d'Eschyle, lo, la vierge encornée (1), devenue plus tard une génisse (2) ; de là, dans la fable athénienne, la conception du Minotaure à tête de taureau; de là, dans la fable irlandaise, la conception des Fomôré à tête de chèvre, et sur le continent de la Gaule, les nombreux dieux cornus qui aujourd'hui ornent une salle du musée de Saint-Germain. Pour rendre à ces dieux de la mort le culte qu'ils exigent, il faut leur immoler des vies humaines.
S 7.
L'idole Cromm Crûach ou Cenn Crûach et les sacri- fices d'enfants en Irlande. Les sacrifices humains en Gaule.
Ce ne sont pas seulement les légendaires Fomôré qui, en Irlande, reçoivent un tribut d'enfants; un tribut identique fut, à une époque reculée, réclamé par un dieu dont la monumentale image paraît ap- partenir à l'histoire.
Les vies de saint Patrice parlent d'un dieu dont la statue de pierre était ornée d'or et d'argent et en- tourée de douze statues aux ornements de bronze :
(1) Tàç poljxefw TtapOévou. Eschyle, Prométhée, vers 588.
(2) Eschyle, Les suppliantes, vers 17-18,275.
106 CHAPITRE V.
c'était la Tête sanglante, Cenn crûach. L'endroit où ce groupe divin, dressé en plein air sur le sol nu, rece- vait les hommages des fidèles, s'appelait « Champ de l'adoration, sJ/a^^/é-cAto (1). Patrice se renditau Champ de l'adoration, et de sa crosse menaça la grande idole qui était comme la reine de toutes les idoles d'Ir- lande. Celle-ci, dit la légende, se détourna pour évi- ter le coup , et dès lors cessa de regarder le Sud , comme elle avait fait jusque-là; et on voit encore, dit le vieux récit , la marque de la crosse du saint sur le côté gauche de la statue, bien que, chose mer- veilleuse , Patrice ne l'ait point frappée , et se soit borné à la menacer de loin. Les autres statues , au même moment, plongèrent en terre jusqu'au cou et, dit le récit hagiographique, c'est encore dans cet état qu'elles se trouvent aujourd'hui (2).
(1) Mag Slechta était situé en Ulster, dans le comté de Cavan et dans la baronnie de TuUyhaw, près du village de Bally Magauran, O'Donovan , Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters . 1851, t. I, p. 43, note.
(2) Vie tripartite de saint Patrice, fragment publié d'après le ma- nuscrit du British Museum , Egerton 93, par O'Curry, Lectures on the manuscript materials, p. 538, et d'après le manuscrit d'Oxford , Rawlinson B, 505, par M. Whitley Stokes, dans la Revue celtique, 1. 1, p. 259. Cf. Joscelin, Vie de saint Patrice, VI, 50, chez les Bollan- distes, mars, t. II, p. 552, et auparavant par Colgan, Trias thauma- turga, p. 77, col. 2. Cette légende se lit déjà dans la quatrième vie de saint Patrice , qui aurait été écrite par Eleranus, mort en 664. Voir le § lui de cette vie , chez Colgan , Trias thaumaturga , p. 42 , col. 1. La troisième vie, attribuée à saint Benignus et antérieure à 527 suivant Colgan, parle de l'idole de Mag Slechta, mais lui donne un autre nom , ne dit rien des douze petites idoles et raconte le mi- racle d'une façon différente : « Et orante Patricio imago illa quem
LA TOUR DE CONANN. 107
L'idole du Champ de l'adoration , la « Tète san- glante, » Cenn crûach, comme dit la légende de saint Patrice, la « Courbe sanglante, » le « Croissant ensan- glanté, » Cromm crûach, comme s'expriment d'au- tres textes, était, à une époque reculée, l'objet d'un culte terrible. On immolait en son honneur des victimes humaines. Le tribut était le même que celui que jadis , suivant la légende , avaient reçu les Fo- môré. Les vies de saint Patrice ne parlent point de ces sacrifices affreux. L'Irlande les avait abolis quand l'apostolat du missionnaire fameux vint lui apporter le christianisme ; mais elle ne les avait pas oubliés. L'article du Dinn-scnchus qui concerne le Champ de l'adoration atteste que ce souvenir était conservé quand fut rédigé ce traité de géographie, dont le plus ancien manuscrit date du douzième siècle, et dont on fait remonter la rédaction primitive au sixième.
«Ici était, » dit le vieux traité, « unegrandeidole... » qu'on appelait « Courbe sanglante ou Croissant en- » sanglante, » Cromm crûach; elle donnait, dans cha- » que province, la puissance et la paix. Pitoyable » malheur 1 les braves Gôidels l'adoraient ; ils lui » demandaient le beau temps, là, pour une partie » du monde... Pour elle, sans gloire, ils tuaient leurs » enfants premiers-nés (1) avec nombreux cris et
populi adorabant comminuta, et in pulverem redacta » (g xlvi, Trias thaumaturga , p. 25, col. 1).
(l) Le texte du Livre de Leinster, p. 213, col. 2, ligne 45, porte toirsech, « triste; » il faut lire lôissich, « premiers. » Cette correction est exigée par la préface en prose qui manque dans le Livre de
108 CHAPITRE V.
» nombreuses plaintes de leur morl, dans l'assem- » blée autour de Grornui Cruacb. C'était du lait et » du blé qu'ils lui demandaient en échange de leurs » enfants. Combien étaient grands leur horreur et » leurs gémissements ! C'était devant cette idole que > se prosternaient les Gôidels francs ; c'est de son » culte, célébré par tant de morts, que cet endroit » a reçu le surnom de Mag slecht[a] , ou « Champ de » l'adoration... (1). »
Ce texte est d'accord avec les vies de saint Patrice pour distinguer dans le monument de Mag Slechta deux catégories d'idoles. La principale, Cromm ou Genn Grùach, ornée d'or et d'argent dans les vies de saint Pa- trice (2), est d'or dans le Dinn-senchus ; les autres, or- nées de bronze dans les vies de saint Patrice (3), sont de pierre dans le Dinn-senchus. Les vies de saint Pa- trice fixent le nombre de ces dernières à douze : Le Dinn-senchus ne parle que de « trois, rangées en or- » dre, trois idoles de pierre sur quatre; puis, pour
Leinster, mais qui a été publiée par O'Conor, Bibliotheca manuscripta Stowensis, pages 40, 41, d'après le manuscrit Stowe 1. Cette préface remplace l'adjectif que nous venons de citer par deux équivalents : cedgein et primhggen , qui veulent dire « premiers-nés. »
(1) Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 39 et suivantes.
(2) Troisième vie, § xlvi ; quatrième vie, § un; sixième vie, § LVi; septième vie, livre II, § 31; Colgan, Trias thaumaturga, p. 25, col. 1 ; p. 42, col. l ; p. 77, col. 2; p. 133, col. 2.
(3) Il n'est pas question des douze petites statues dans la troisième vie , qui s'exprime sur le miracle de saint Patrice dans des termes beaucoup plus brefs que les autres vies, et dit que l'idole a été réduite en poussière par le célèbre apôtre de l'Irlande. Le récit pos- térieur est beaucoup plus dramatique.
LA TOUR DE CONANN. 109
» tromper amèrement les foules, venait l'image d'or » de Gromm (1). »
Les textes irlandais sur le sacrifice des enfants à l'idole de Grom Grûach et sur le tribut d'enfants payé aux Fomôré, mettent en mémoire les célèbres vers latins où Lucain, s'adressant aux druides, cbante le culte cruel rendu par eux à trois divinités gauloises, au temps où Gésar venait de terminer la conquête des Gaules , et où la guerre civile commençait entre le conquérant et Pompée son rival :
Et quibus immitis placalur sanguine diro Teutates, horrensque feris altaribus ^sus, Et Taranus (2) scythicae non mitior ara Dianac.
« Vous aussi, qui, par un sang cruellement versé, » croyez apaiser l'impitoyable Tentâtes , l'horrible » iEsus aux autels sauvages, et Taranus, dont le » culte n'est pas plus doux que celui de la Diane » scythique. »
La Diane scythique avait jadis exigé qu* Agamem- non lui fît hommage delà vie de sa fille; il avait fallu lui sacrifier la vie d'Iphigénie pour calmer sa colère , et chez les Athéniens cette légende était assez populaire pour avoir fourni à un de leurs plus célèbres poètes, vers la fin du cinquième siècle avant notre ère, le sujet d'une tragédie qu'on admire
(1) Livre de Leinster, p. 213, col. ï, lignes 61, 62.
(2) M. Mowat paraît avoir prouvé qu'on doit lire Taranu$, génitif singulier, et non laranis.
110 CHAPITRE V.
encore (1). Taranus avait les mêmes exigences que la Diane scythique. Tel est le sens du passage de Lu- cain , qui , sur les cérémonies de la religion celti- que , complète les notions réunies dans les Com- mentaires de César. Après nous avoir parlé de ces immenses mannequins d'osier dans lesquels les druides gaulois de son temps brûlaient les hommes vivants , César ajoute que, suivant les mêmes drui- des, les voleurs, les brigands et les autres criminels étaient les victimes les plus agréables aux dieux, mais qu'à leur défaut on brûlait vifs des inno- cents (2). Des vers de Lucain, on est en droit de conclure que ces innocents brûlés vifs étaient des enfants. Cette doctrine s'accorde avec le principe du droit celtique qui donne au père droit de vie et de mort sur ses enfants. Ce principe ; énoncé par Cé- sar (3) , appartenait plus tard au droit du pays de Galles, où , dans le courant du sixième siècle, saint Teliavus sauve la vie à sept enfants que leur père , trop pauvre pour les nourrir , avait , les uns après les autres, jetés dans une rivière (4).
Le dieu gaulois Taranus , comparé , dans la Phar-
(1) L' Iphigénie en Aulide d'Euripide a été pour la première fois représentée après la mort de l'auteur, qui cessa de vivre en 406. Sur les sacrifices humains en Grèce , principalement sur les sacrifices d'enfants dans ce pays aux époques les plus reculées de son histoire, voir Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t. I, p. 184- 187.
(2) De belle gallico , livre VI, chap. XVI, §§ 4 et 5.
(3) liid., chap. XIX, § 3.
(4) Liber landavensis , p. 120.
LA TOUR DE CONANN 1|1
sale de Lucain , à la Diane de Scythie , à laquelle Agamemnon laissa immoler sa fille , est un dieu de Ja Foudre; il est compris dans le groupe des Fo- môré, des dieux de la Mort et de la Nuit, comme le Cromm Crùach ou Cenn Cnlach, le Croissant ensan- glanté , la Courbe sanglante , ou la Tète sanglante d'Irlande.
S 8.
Tigernmas , doublet de Cromm Crùach , dieu de la Mort.
Cromm Crùach, la grande idole d'Irlande, hono- rée par le tribut cruel d'un sacrifice d'enfants , comme les Fomôré de la légende de Némed , paraît avoir été surtout un dieu de la mort. C'est la con- clusion qu'on doit tirer de la légende de Tigernmas, dont le nom, Tigernmas pour Tigcni Bais, veut dire « Seigneur de la Mort. » Dans la classification chronologique que les érudits irlandais ont faite de leurs légendes à fépoque chrétienne, Tigernmas devient un roi de la race d'Eremon, fils de Mile, établie dans le nord de l'Irlande. C'est une partie de la race irlandaise actuelle. Les Quatre Maîtres savent même exactement à quelle époque il régna : ce fut de l'an du monde 3580 à l'an 3656 (1). Mais
(1) Annals of the kingdom of Ireland by the lour Maulers, édil. O'Donovan, 1851, t. I, p. 38-41.
112 CHAPITRE V.
ailleurs Tiger n mas est identique a Balar, dieu de la Foudre et de la Mort, qui commande les Fomôré et périt à leur tête en combattant les Tùatha De Da- nann, à la seconde bataille de Mag-Tured (1). Tigern- mas , en moins d'un an , livra vingt-sept batailles aux descendants 'd'Eber , fils de Mile, qui occu- paient l'Irlande méridionale. Un nombre considéra- ble de ses adversaires perdit la vie dans ces com- bats , et peu s'en fallut que Tigernmas ne détruisît entièrement la race d'Eber. Enfin , après soixante- dix-sept ans de règne , il mourut au « Champ de l'Adoration , » à Mag Slechta , avec les trois quarts des habitants de l'Irlande, qui étaient venus avec lui adorer la grande idole de Gromm Crùach. C'était la nuit du 1" novembre ou de la fête de Samain; la date , précisément , où , suivant une autre lé- gende , les descendants de Némed payaient aux Fomôré le dur tribut des deux tiers des enfants, des deux tiers du blé , des deux tiers du lait que l'année leur avait produit. Les Irlandais sujets de Tigernmas n'étaient venus à Mag Slechta que pour honorer Gromm Crùach, leur dieu, par des proster-
(l) « Lug mac Edlend mie Tigernmais , » dans la pièce intitulée Baile an scail, British Museum, Haileien 5280, folio 60, publiée par O'Curry , Lectures on the manuscript materials, p. 619, ligne 15. « Lug , Eithne ingen Balair Bailc-beimnig a-mathair-side » Lebar gabala , dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 44, 45. Ces deux textes font le dieu Lug fils d'Ethne, au génitif Ethnend, par corruption Edlend, qui est une fille de Balar, autrement dit Tigern- mas ; c'est par erreur que , dans le Baile in scail , Etbne change de sexe et devient un fils de Tigernmas.
LA TOUR DE CONANN. 113
nations ; mais ils accomplirent cette cérémonie avec tant de conscience et d'entrain , qu'ils y brisèrent le sommet de leurs fronts, la pointe de leur nez , le bout de leurs genoux, les extrémités de leurs cou- des , et qu'enfin les trois quarts d'entre eux y perdi- rent la vie (1).
§ 9.
Le désastre de la tour de Conann d'après les docu~ ments irlandais.
Le mythe de Tigernmas , seigneur de la Mort , et de son règne désastreux sur les descendants de Miled, n'est qu'une variante ou une forme difTérente du récit où l'on trouve racontée la domination ty- rannique exercée sur les fils de Némed par les Fomôré et par leur terrible roi Conann , fils de Fe- bar, établi dans sa tour, la tour de Conann, tur Conaind ou Conainn , qui, suivant les évhéméristes irlandais, était située dans l'ile de Tory, à la pointe nord-ouest de l'Irlande. L'excès de la tyrannie de Gonaun produisit la révolte. Conduits par trois
(1) On peut consulter là-dessus : 1° la préface en prose du cha- pitre du Dinn-senchus consacré à Mag Slechta; elle a été publiée par O'Conor, Bibliotheca manuscripta Slowensis, p. 40-41, d'après le manuscrit Stowe 1 ; 2» le texte en vers du même chapitre du Dinn- senchus, dans le Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 51 et suivan- tes; 3° le Lebar gabala, dans le Livre de Leinster, p. 16, col. 2, lignes 19-21 , 2(i-32; p. 17, col. 1, lignes 20, 21.
II 8
114 CHAPITRE V.
chefs , Erglann , Semul et Fergus Leth-derg , les descendants de Némed allèrent , au nombre de soixante mille , attaquer les Fomôré. Une bataille se livra. Les descendants de Némed y furent d'abord vainqueurs : ils prirent la tour , et Gonann , leur oppresseur, périt de la main de Fergus Leth-derg, le dernier de leurs trois chefs. Mais More , fils de Délé , ami de Gonann , comme lui chef des Fomôré, arrivé trop tard pour sauver la vie à ce tyran , arra- cha la victoire aux fils de Némed , les mit en fuite , les poursuivit , et eu fît un tel massacre que trente seulement, sur les soixante mille, échappèrent à la mort. Un poète irlandais, de la seconde moitié du dixième siècle, a chanté cette guerre dans des vers qu'un manuscrit du douzième siècle nous a con- servés.
Assaut de la tour de Conann par combat Contre Conann le Grand , fils de Fébar ; Les hommes d'Irlande allèrent là , Trois chefs illustres avec eux.
L'auteur donne ensuite les noms de ces trois guerriers, puis continue ainsi :
Trois fois vingt mille aux exploits brillants Et sur terre et sur eau ; Tel est le nombre qui vint du rivage, — Race de Némed , à l'assaut.
Assaut de la tour de Conann par combat Contre Conann le Grand , fils de Fébar ;
LA TOUR DE CONANN. 115
Les hommes d'Irlande allèrent là, Trois chefs illustres avec eux.
Torinis, île de la Tour, Forteresse de Conann , fils de Fcbar. "Par Fergus même, héros aux vingt exploits, Fut tué Conann , fils de Fébar.
More, fils de Dclé , arriva; Il venait en aide h Conann ; Conann tomba mort devant lui ; More fit beaucoup de mal.
Trois fois vingt vaisseaux à travers la mer. Nombre qu'amena More , fils de Délé ; Il les enveloppa avant qu'ils n'eussent gagné la terre, Race de Némed à la force puissante !
Les hommes d'Irlande étaient tous au combat Après la venue des Fomôré ; Tous les engloutit la mer , Excepté seulement trois fois dix.
Suivent les noms des trente guerriers de la race de Némed qui échappèrent à ce désastre. Ils re- tournèrent s'établir en Irlande , que leurs trois chefs se partagèrent. Peu après , fuyant les impôts et une maladie épidémique qui avait ôié la vie à deux d'en- tre eux , ils quittèrent l'Irlande.
Trois fois dix en course jolie Allèrent ensuite en d'Irlande; Trois firent partage à l'ouest Après l'assaut de la tour de Conann.
Assaut de la tour de Conann par combat Contre Conann le Grand , fils de Fébar ;
116 CHAPITRE V.
Les hommes d'Irlande allèrent là, Trois chefs illustres avec eux.
Pour Bethach au renom glorieux , un tiers , De Torinis à la Boy ne ; C'est lui qui mourut dans l'île d'Irlande, Deux ans après Britan.
Pour Semion, fils d'Erglan l'Illustre, un tiers: De la Boyne à Belach Conglas ; Pour Britan, raconte hua Flainn , un tiers; De Belach à la tour de Conann.
Assaut de la tour de Conann par combat Contre Conann le Grand , fils de Fébar ; Les hommes d'Irlande allèrent là, Trois chefs illustres avec eux (1)
La fin de ce poème a été composée sous l'in- fluence d'idées modernes qui , rejetant le mythe celtique primitif, trouvent, dans la race de Némed, les ancêtres de la population des Iles Britanniques aux temps qui ont précédé la conquête saxonne. Suivant le Livre des Invasions , ceux des guerriers de la race de Némed qui échappèrent au désastre de la tour de Conann se réfugièrent d'abord en Irlande, puis quittèrent cette île pour aller habiter plus à l'orient. Ils formaient trois familles, dont l'une, celle de Britan, peupla plus tard la Grande-Bretagne
(1) Livre de Leinster, p. 7, col. 2; Livre de Ballymote, f» 16 r», col. 1 ; Livre de Lecan , f*" 176 v° , col. 2. Ce poème est d'Eochaid hûa Flainn, mort en 985; cf. O'Cuny , On the manners, t. II, p. 109.
LA TOUR DE CONANN. 117
et donna son nom aux Bretons ; les deux autres re- vinrent en Irlande , la première sous le nom de Fir- Bolg, la seconde sous le nom de Tùatha De Danann.
Mais la croyance ancienne était que la race de Némed avait péri tout entière sans laisser de des- cendants. Némed et ses compagnons , une fois arri- vés en Irlande , dit Tùan mac Gairill , eurent tant d'enfants et leur nombre augmenta tellement qu'ils atteignirent le chiffre de quatre mille trente hom- mes et quatre mille trente femmes ; alors ils mouru- rent tous (1).
Si nous en croyons Nennius , la race de Némed , venue d'Espagne, passa en Irlande beaucoup d'an- nées , puis quitta cette île et retourna en Espagne. Le récit de Nennius exprime, sur la destinée finale de la race de Némed , la même doctrine que la lé- gende de Tùan mac Gairill ; car, dans les textes my- thologiques irlandais du moyen âge, l'Espagne prend la place du pays des Morts. Le texte primitif du ré- cit que Nennius avait sous les yeux transportait d'Irlande, non en Espagne, mais au pays des Morts, la race de Némed.
S 10.
Le désastre de la tour de Conann suivant Nennius. Comparaison avec la mythologie grecque.
Après avoir fait ces observations sur les derniers
(I) Voir plus haut, p. 53.
118 CHAPITRE V.
quatrains du poème irlandais qui raconte la catas- trophe de la tour de Gonann , nous allons rappro- cher de ce morceau la rédaction sensiblement dififé- rente que nous en a laissée Nennius. Nous avons déjà dit que, chez cet auteur, la légende de la tour n'a pas été rattachée à l'histoire de la race de Némed, et qu'elle fait partie de celle des fils de Mile. Le mo- tif de cette modification est facile à concevoir. Nous avons vu que, suivant la rédaction chrétienne du dé- sastre de la tour de Gonann , les débris de l'armée irlandaise retournent dans leur île , puis vont s'éta- blir en Orient , reviennent plus tard , et que d'eux descendent les habitants des Iles Britanniques à l'époque historique. On a conclu de là que les guer- riers qui ont pris d'assaut la tour de Gonann ne peuvent appartenir à la race de Némed , puisque , suivant les plus vieilles rédactions de la légende , tous les membres de cette race ont péri jusqu'au dernier, ou sont retournés en Espagne. Voici le ré- cit de Nennius.
« Ensuite vinrent trois fils de Mile d'Espagne (1) » avec trente vaisseaux contenant chacun trente » hommes et autant d'épouses. Ils restèrent en Ir- » lande un an, puis ils aperçurent au milieu de la » mer une tour de verre, et ils voyaient sur la tour » quelque chose qui ressemblait à des hommes,
(l) Militis Hispanix. On pourrait comprendre « d'un guerrier d'Espagne; » mais Miles, Militis, est ici un nom propre, en irlan- dais Mile, génitif Miled.
LA TOUR DE CONANN. 119
» quasi homines. Ils adressaient la parole à ces » gens-là sans jamais obtenir de réponse. Après s'être » préparés pendant un an à l'attaque de la tour , ils » partirent avec tous leurs navires et toutes leurs » femmes, à l'exception d'un navire qui avait fait » naufrage, des trente hommes et des trente femmes » que ce navire avait contenus. Mais quand ils dé- » barquèrent sur le rivage qui entourait la tour, la » mer s'éleva au-dessus d'eux, et ils périrent dans » les flots. Des trente hommes et des trente femmes » dont le navire avait fait naufrage, descend la po- » pulation qui habite aujourd'hui l'Irlande. j>
En transportant la légende de la tour dans l'his- toire des fils de Mile, Nennius s'est écarté des pri- mitives données de la mythologie celtique ; mais du reste, chez lui, le sens originaire du mythe est, sur bien des points , plus nettement apparent que dans les textes irlandais qui nous ont été conservés. La tour est de verre, comme la barque où, dans la lé- gende de Gonnlé , la messagère .de la Mort vient chercher et ravir à l'amour paternel le fils du roi suprême d'Irlande. Ce ne sont pas des hommes qu'on voit sur la tour, c'est « quelque chose qui ressemble à des hommes, » quasi homines. Ce sont les « ombres > de la mythologie romaine, les eïSojXa de la mythologie grecque , qui offrent l'apparence du corps humain sans en avoir la réalité qu'ils ont perdue avec la vie. Ces apparences d'hommes ne parlent point , ou si elles ont un langage, ce langage ne parvient point aux oreilles des guerriers irlandais. Car ces apparen-
120 CHAPITRE V.
ces d'hommes sont identiques aux « silencieux, » si- lentes, de la poésie latine. Les « silencieux, » silentes, senties morts chez Virgile, Ovide, Lucain, Valerius Flaccus et Glaudien. La tour de verre dont parle Nennius, la tour de Conann de la littérature irlan- daise, est donc la forteresse des morts.
Or, par une loi impitoyable, les hommes, à l'excep- tion de quelques rares favorisés, ne peuvent, sans per- dre la vie, pénétrer dans l'île mystérieuse de l'extrême Occident, où les Celtes et le second âge de la mytho- logie grecque ont placé le séjour des morts. Déjà, dans l'Odyssée, le navire qui porte Ulysse et ses com- pagnons ne peut aborder en Ogygie. Il fait naufrage, tous ceux qu'il porte, engloutis dans la mer, cessent de vivre ; seul , le demi-dieu Ulysse peut atteindre l'île si éloignée où habite la déesse cachée, Calypso, fille d'Atlas, la colonne du ciel (1).
Mais dans l'Odyssée , aucune notion belliqueuse n'est associée à l'idée de cette île lointaine où Ulysse, échappé à la mort par un privilège tout personnel, vit pendant sept ans, loin des regards des hommes, entouré des soins de la déesse dont il est aimé. Le mythe change de caractère quand, au lieu d'une déesse, un dieu mâle prend le gouvernement de l'île mystérieuse que la poétique imagination des Indo- Européens d'Occident place au couchant, à l'extré- mité du monde , dans des régions où n'ose jamais s'aventurer le navigateur le plus audacieux. Kronos
(1) Odyssée, livre VII, vers 244-255.
LA TOUR DE CONANN. 121
règne sur cette île; la poésie grecque nous le repré- sente occupant une « tour, » xupctv, dit Pindare (1), « dans Tîle des Bienheureux, où soufflent les brises » de l'Océan, où brillent des fleurs d'or, les unes sur » de beaux arbres que la terre porte, les autres sur » l'eau qui les produit; et de ces fleurs les habi- » tants tressent des guirlandes qui leur ornent les » mains et la tête; » ces habitants sont : Pelée, Cad- mus , Achille et tous les héros de la Grèce antique. Pindare ne nous dit pas que personne ait attaqué la « tour » mythique des morts. Mais le plus ancien monument de littérature grecque parle des combats dont le séjour des morts a été le théâtre quand Hé- raclès se rendit dans l'Aïdès , aux portes solides , pour tirer de cet obscur domaine le chien du dieu terrible qui en est roi. Il aurait été englouti dans les eaux et aurait subi la même mort que les descen- dants de Némed au siège de la tour de Conann , il aurait perdu la vie dans les eaux rapides du Styx, si Zeus, du haut du ciel, n'eût envoyé à son aide la déesse Athéné (2). On trouve donc épars, dans la mythologie grecque, une grande partie des éléments dont a été formé le mythe irlandais de la tour de Conann, de cette forteresse qui,, bâtie dans l'île mys- térieuse des Morts, est conquise par les guerriers irlandais, mais au prix de la vie du plus grand nom- bre d'entre eux. Toutefois l'Irlande, en créant le
(1) Pindare, Olympiques, II, vers 70; édit. Schneidewin, t. I, p. 17.
(2) Iliade, livre VIII. vers 367-369.
122 CHAPITRE V.
mythe de la tour de Gonaan , n'a rien emprunté à la Grèce. Les traits communs de la mythologie irlan- daise et de la mythologie grecque proviennent d'un vieux fonds de légendes gréco-celtiques antérieur à la séparation des races , à la date inconnue où , abandonnant aux Geltes la froide vallée du Danube et les régions brumeuses de l'Europe occidentale, les Hellènes ou Grecs vinrent habiter les plaines chau- des et les splendides rivages de la presqu'île située au sud des Balkans.
CHAPITRE VI.
EMIGRATION DES FIR-BOLG.
51. — Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans la mytho- logie irlandaise. — § 2. Les Fir-Bolg , les Fir-Domnan et les Ga- liôin dans l'épopée héroïque irlandaise. — g 3. Association des Fomôré ou dieux de Domna , Déi Domnann, avec les Fir-Bolg, les Fir Domnan et les Galiôin. — § 4. Etablissement des Fir-Bolg , des Fir-Domnann et de Galiôin en Irlande. — g 5. Origine des Fir- Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Doctrine primitive, doc- trine du moyen âge. — g 6. Introduction de la chronologie dans cette légende. Liste des rois. — g 7. Tailtiu, reine des Fir-Bolg et mère nourricière de Lug, un des chefs desTûatha De Danann. Assemblée annuelle de Tailtiu le jour de la fête de Lug ou Lugus.
.^ 1
Les Fir-Bolg , les Fir-Domnanyï et les Galiôin dans la mythologie irlandaise.
Des trois races légendaires qui , dans la mytholo- gie irlandaise , correspondent à la race d'Or , à la race d'Argent et à la race d'Airain de la mythologie
124 CHAPITRE VI.
grecque, nous avons étudié jusqu'ici celles qui se placent les deux premières dans l'ordre chronologi- que adopté par les écrivains irlandais. C'est d'abord la famille de Partholon, identique à la race d'Ar- gent de la mythologie grecque et caractérisée comme elle par le défaut d'intelligence (1). Elle fut enlevée en une semai^ie par une maladie épidémique qui punissait un crime. Ainsi , la légitime colère de Zeus avait précipité la race d'Argent dans le tom- beau. Vient ensuite la famille de Némed : nous re- connaissons en elle la race d'Airain de la mytholo- gie grecque, belliqueuse comme elle, et qui, comme elle, périt par les armes. La famille de Némed fut détruite au massacre de la tour de Gonann en com- battant les Fomôré. Les hommes de la race d'Ar- gent , emportés par l'ardeur de la guerre , s'égorgè- rent l'un l'autre jusqu'au dernier (2). Ainsi les deux premières races de la mythologie irlandaise , c'est-à- dire la famille de Partholon et celle de Némed, sont identiques aux deux dernières des trois races primi- tives de la mythologie grecque. L'ordre régulier des matières semblerait appeler ici l'étude de la troi- sième des races mythiques irlandaises qui corres- pond à la première des races mythiques grecques. Cette troisième race, connue sous le nom de Tùatha
(1) Comparez aux vers 129-134 des Travaux et des Jours d'Hé- siode, le passage de la légende de Tûan mac Cairill, oîi se trouve l'appréciation de la race de Partholon : Leabhar na-hUidhre , p. 15 , col. 2, lignes 23-24.
(2) Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 152-153.
LES FIR-BOLG. 125
De Danann , « gens des dieux fils de la déesse Dana, » est identique à la race d'Or, qu'Hésiode et Ovide font arriver sur la terre avant les deux autres. Dans la mythologie irlandaise , c'est chronologique- ment la dernière des trois races dont la population historique de l'île ne descend pas.
Cependant les catalogues de la littérature épique irlandaise et les résumés, dans lesquels les légen- des mythologiques irlandaises se présentent à nous avec la prétention de se faire accepter pour des ré- cits historiques , intercalent , — entre la légende qui concerne Néraed ou la seconde des races mythiques, et les récits qui racontent l'arrivée de la troisième , c'est-à-dire des Tùatha Dé Danann, — l'histoire fabu- leuse où l'on voit comment s'est établie en Irlande une des races qui occupaient encore cette île dans la période héroïque , c'est-à dire à une époque où succèdent à la mythologie pure les récits légendai- res à base historique.
On désigne habituellement cette race par le mot composé Fer-Bolg , au pluriel Fir-Bolg , « les hom- mes de Bolg. » Mais pour être exact , il faut dire que cette race se composait de trois peuples dis- tincts : les Fir-Bolg ou hommes de Bolg , les Fir- Domnann ou hommes de Domna , et les Galiôin. Tel est l'ordre traditionnel dans lequel ces peuples sont rangés. C'est peut-être un ordre alphabétique. Quoique l'ordre des lettres ne soit pas le même dans l'alphabet ogamique que dans l'alphabet latin , ces deux alphabets s'accordent pour mettre le h avant
126 CHAPITRE VI.
le d , et pour placer le g après ces deux lettres. Les Galiôin sont dont alphabétiquement les derniers , et les hommes de Bolg précèdent les hommes de Domna.
Mais de ces trois peuples , le plus important paraît avoir été celui que dans l'usage on nomme le second , les Fir-Domnann ou hommes de Domna. Suivant la tradition telle que nous la conserve un poème du onzième siècle, ils auraient occupé trois des cinq grandes provinces entre lesquelles l'Irlande se se divisait à l'époque héroïque. Ils auraient eu pour leur part le Munster méridional , le Munster septen- trional et le Connaught , tandis que les Galiôin se contentaient du Leinster , et les Fir-Bolg de l'Ul- ster (1). Aussi la légende de Tùan mac Gairill , plus logique que les autres textes , nomme-t-elle les Fir- Domnann avant les Fir-Bolg et les Galiôin (2).
§2.
Les Fir~Bolg , les Fir-Domnann , les Galiôin dans l'épopée héroïque irlandaise.
Ces |trois peuples paraissent avoir été la popula-
(1) Poème de Gilla Coemain , dans le Livre de Leinster, p. 127, col. 1. La partie de ce document qui se rapporte au partage de l'Irlande entre les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin, occupe les lignes 28-33. Voir plus bas l'indication des autres textes concer- nant ce partage.
(2) « Gabais Semion, mac Stariath in-innsi-sea iar-sin ; is-dib-side Fir-Domnann, Fir-Bolc ocus Galiûin. » Leabhar na-hUidre , p. 16, col. 2, lignes 6 et 7.
LES FIR-BOLG. 127
tioD que les Gôidels ou Scots, c'est-à-dire les Irlan- dais , trouvèrent dans l'île dont ils portent aujour- d'hui le nom, quand, à une date jusqu'ici mal déterminée ; ils vinrent s'y établir. Dans la période héroïque, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Ga- liôin ne sont point encore fondus dans la race domi- nante, et ils y tiennent une place importante parmi les advesaires de ces héros d'Ulster que la littéra- ture épique traite avec une faveur particulière.
Ainsi , dans la grande épopée dont le sujet est l'enlèvement du taureau de Cûalngé , un des prin- cipaux épisodes est un duel où le premier 46S guerriers d'Ulster, c'est-à-dire le célèbre Gùchulainn, a pour adversaire le guerrier le plus eminent de l'armée d'Ailill et de Medb, roi et reine de Gonnaught. Ce dernier champion , Ferdiad , digne émule du hé- ros qui réunit en sa personne les plus éminentes qualités et qui s'élève en quelque sorte au rang des demi-dieux , est un Fer-Domnann , un homme de Domna, le guerrier le plus accompli de cette race ennemie (1).
Dans l'armée à laquelle appartient Ferdiad, les Galiôin sont au nombre de trois mille. La reine Medb, ayant un jour, en char, parcouru le .camp pour se rendre compte de l'état de ses troupes , constata que les Galiôin étaient ceux qui étaient ve-
(t) « Ferdiad mac Damain, mac Dâre, in mîlid môr-chalma d'Fheraib Domnand. » Comrac Firdead , Livre de Leinster, p. 81, col. 1, lignes 24-25, p. 82, col. 1 , lignes 7-8. Cf. O'Curry , On the manners, t. Ill, p. 414, lignes 5 et G; p. 420, lignes 2, 3.
128 CHAPITRE VI.
nus à la guerre avec le plus d'entrain. Quand les autres guerriers commençaient à peine à s'installer dans leur campement, déjà les Galiôin avaient dressé leurs tentes. Quand les autres eurent fini de dresser leurs tentes , déjà le repas des Galiôin était prêt. Quand les autres commencèrent à manger, les Ga- liôin avaient fini ; quand les autres terminèrent leur repas , déjà les Galiôin étaient non seulement cou- chés mais tous endormis (1).
Un autre morceau raconte comment, au temps où vivait Gùchulainn , des Fir-Bolg violèrent un enga- gement pris envers le roi suprême d'Irlande , et de- vinrent vassaux d'Ailill et de Medb , se rangeant ainsi , comme les Galiôin et les Fir-Domnann, parmi les ennemis de l'Ulster et de l'héroïque pléiade de guerriers qui faisait la gloire de ce royaume. Cette trahison eut pour résultat quatre duels, et dans un de ces combats singuliers , Gùchulainn tua le fils du chef des Fir-Bolg (2).
.U.
Association des Fomôré, ou dieux de Domna, Dé Dom- nann , avec les Fir-Bolg , les Fir~Domnami et les Galiôin.
Il y a donc dans la littérature épique irlandaise
(1) Tà,in M Cûalnge, chez O'Curry, On the manners, t. II, p. 259- 261. {■1) Poème de Mag Liag , auteur du commencement du onzième
LES PIR-BOLG ET LES FOMORÉ. 129
une sorte de dualisme. D'un côté Gonchobar, Gûchu- lainn, et les guerriers d'Ulster, héros favoris des file; et de l'autre, un groupe ennemi dont les Fir- Bolg , les Fir-Domnann et les Galiôin , les Fir-Dom- nann surtout, autrefois maîtres des trois cinquièmes de l'Irlande, sont un élément fondamental. Les Fir- Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin ont toutes sor- tes de défauts et de vices : ils sont bavards, traîtres, avares , ennemis de la musique , querelleurs ; c'est à leurs adversaires qu'appartiennent en propre , et comme caractère distinctif, la bravoure et la géné- rosité (1). La